Snégourotchka, la fille de neige

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Selon le compositeur Nikolaï Rimski-Korsakov, Snégourotchka, ou la fille de neige (qui prend « le risque de fondre avec le retour des beaux jours qu’accompagnent les rayons brûlants de l’amour »), était à la fois son opéra le plus abouti et lui ayant permis « d’accéder à la maturité ». L’opéra est pourtant rarement donné, et c’est donc avec une vraie curiosité qu’on le découvrira du 15 avril au 3 mai sur la scène de l’Opéra de Paris*, avec Aida Garifullina dans le rôle-titre, dans une nouvelle production signée par Dmitri Tcherniakov – le metteur en scène russe prend ici le parti de souligner l’imaginaire féerique du livret et de la partition de l’œuvre (qui compte sans doute quelques-unes des plus belles pages de la musique russe).
Pour mieux préparer cette nouvelle production, nous revenons sur la genèse et le symbolisme d’une œuvre (injustement) méconnue.

* Snégourotchka fait par ailleurs l’objet d’une retransmission en direct au cinéma dans le cadre du programme Viva l’Opéra!, et sera ensuite retransmis sur Arte concert le 25 avril 2017 à 19h, puis sur France Musique le dimanche 14 mai 2017 à 20h.

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La Fille de neige © Elena Bauer / OnP

« Je puis dire une chose : celui qui n’aime pas ‘Snégourotchkane comprend rien à ma musique ni à ma propre personne. Je vais te faire un aveu secret, à toi seule : en toute objectivité, ‘Snégourotchkaest le plus bel opéra qu’on ait composé depuis Glinka, non seulement en Russie mais où que ce soit. Tout y est scénique, musical et bien construit, parfaitement proportionné » : c’est ainsi que Nikolaï Rimski-Korsakov présente à sa femme le troisième de ses quinze opéras, qui constituent le plus important ensemble lyrique composé par un musicien russe.
Immodestie flagrante d’un créateur trop sûr de lui ? Ou affirmation sincère d’un compositeur qui a mis dans son ouvrage le meilleur de son inspiration guidé par ses aspirations les plus profondes ? Suite de tableaux colorés enchâssés dans une orchestration luxuriante, Snégourotchka est un hymne fervent à la nature et à l’amour. Agnostique, Rimski-Korsakov se laisse gagner par une spiritualité animiste centrée autour du culte du soleil, le dieu « Iarilo », grand ordonnateur du cycle des saisons. Le thème du renouveau de la Terre sous l’action bienfaisante du Soleil s’incarne dans l’histoire d’une jeune fille fragile et pure comme la neige. La découverte de l’amour sera fatale à cette créature merveilleuse née de l’union de Printemps-la-Belle avec Père Frimas. Les saisons sont devenues des personnages autorisant une lecture imaginaire du monde qui échappe ainsi aux limites étroites de la raison. L’autosatisfaction proclamée de Rimski-Korsakov peut trouver sa justification dans la réussite d’une musique pleine de fraîcheur et de poésie qui transporte l’auditeur dans l’univers merveilleux des légendes païennes slaves. Le culte du printemps prend une dimension extraordinaire dans l’imaginaire du peuple russe habitué à de très longs hivers. Rimski-Korsakov rédige lui-même le livret, nimbé de l’atmosphère typique des contes russes qui font se croiser dans un réel pittoresque humains et créatures mythiques. La musique populaire est constamment à l’honneur et le compositeur puise généreusement dans le corpus que lui offre le recueil qu’il a constitué en 1877 sous le titre « Cent Chants populaires russes ». 
Mais cette Snégourotchka décrite par son auteur comme « expressive, émouvante, sincère, profondément belle et harmonieuse » est bien peu souvent présente sur les scènes lyriques. Très populaire en Russie, l’ouvrage séduit peu à l’étranger où il a besoin d’être réévalué et plus largement diffusé. Est-ce en raison de son caractère  folklorique qui sollicite des références culturelles trop ancrées dans la symbolique des contes russes traditionnels ? Ou bien doit-on incriminer la longueur de la partition et la multiplication de scènes secondaires qui morcellent l’action principale ? Quoi qu’il en soit, il est urgent d’écouter et de voir Snégourotchka, « la fille de neige », que Rimski-Korsakov a conçue lors d’un été idyllique passé au cœur de la campagne russe.

De Tchaïkovski à Rimski-Korsakov

En mai 1873 est créée Snégourotchka, une pièce d’Alexandre Ostrovski (1823-1886), un dramaturge réaliste qu’on peut considérer comme le « Molière russe » et le fondateur d’un véritable théâtre national. Passionné par tout ce qui concerne la vie traditionnelle de son pays, Ostrovski s’intéresse au patrimoine folklorique et il contribuera à l’enrichissement du recueil de Chansons populaires russes publié en 1870 par l’ethnographe Pavel Chéïn (1826-1900). Féérie populaire inspirée des contes russes d’Alexandre Afanassiev (1826-1871), Snégourotchka était accompagnée d’une musique de scène spécialement composée par Tchaïkovski. Dix-neuf numéros symphoniques et vocaux étaient insérés dans ce spectacle proche du mélodrame. Le succès fut mitigé. Ostrovski s’était aventuré dans le merveilleux, loin de son univers réaliste. De surcroit théâtre parlé et musique semblaient difficilement se marier. Pendant longtemps Tchaïkovski caressera le projet de reprendre sa partition pour lui donner les dimensions d’un opéra et ce n’est pas sans amertume qu’il se verra supplanté par un confrère en qui il commençait à voir un rival, comme en témoigne une lettre adressée à son éditeur en 1882, l’année même de la création de l’ouvrage de Rimski-Korsakov :


La Fille de neige © Elena Bauer / OnP

« N’est-ce pas que cela t’est désagréable, à toi aussi, de savoir qu’on nous a volé notre sujet (…) et qu’on m’a arraché quelque chose qui m’était cher et proche pour le servir dans un nouvel arrangement ? J’en suis vexé à pleurer ! ».

La musique de scène de Tchaïkovski avait rencontré un vif succès et le compositeur et chef d’orchestre Nicolaï Rubinstein (1835-1881), qui en avait assuré la création, insista pour la donner en concert sous forme de suite. Mais quelle séduction irrésistible exerçait Snégourotchka pour provoquer de tels regrets chez Tchaïkovski ? La musique tient une place tout à fait singulière dans cette histoire. Si Snégourotchka désire connaître le monde des humains, ce n’est pas pour partager l’amour d’un homme, comme la Rusalka de Dvorak, mais c’est pour se pâmer au son des chants entonnés par d’autres jeunes gens. La musique est ce qui attire Snégourotchka, ce qui nourrit sa curiosité à l’égard des mortels. Au terme d’une destinée comparable à celle de l’ondine de Dvorak ou encore à celle de la petite sirène d’Andersen, la jeune beauté glacée se heurtera douloureusement à l’incompatibilité de sa nature fantastique avec l’univers des humains. Ces derniers la rejetteront comme une créature inquiétante et dangereuse pour leur propre bonheur.       

Eaux printanières

L’histoire de « la fille de neige » semble prendre son essor dans les dernières années du XIXème siècle sous l’influence conjuguée de la pièce et de l’opéra. Pour une fois, ce serait la littérature et le théâtre lyrique qui seraient à l’origine de la popularité du conte et la tradition ne serait qu’un canevas sur lequel Ostrovski aurait habilement brodé.


Aida Garifullina, Fille de neige (répétition) © Elena Bauer / OnP

Si la pièce sous-titrée « conte printanier » puisait dans le corpus du folklore, ce n’était que pour en extraire la « substantifique moelle ». Des personnages simples servent de repères, aussi séduisants que rassurants. On voit évoluer des paysans, un vieux Tsar sage et pondéré, et des êtres surnaturels derrière lesquels se devinent des phénomènes très naturels. L’intrigue témoigne des survivances du paganisme slave qui irrigue en profondeur la civilisation et l’inconscient collectif russes. Le Printemps, l’Hiver et le Soleil deviennent des personnages gouvernés par leurs sentiments et leurs désirs. Une fille faite de neige risque de fondre avec le retour des beaux jours qu’accompagnent les « rayons brûlants » de l’amour. Le récit plein d’imagination est à la fois pittoresque et émouvant. La symbolique en est suffisamment riche pour se prêter à un faisceau d’interprétations. L’héroïne paie de sa vie la découverte de l’amour mais, en se liquéfiant dans une extase amoureuse débordante de sensualité, l’innocente victime annonce et permet le retour bienfaisant du printemps. « La triste disparition de Snégourotchka (…) ne peut  nous émouvoir » conclura sagement le Tsar à la fin de l’opéra. Car « avec cette mystérieuse disparition, Père Frimas ne nous importunera plus ». Comme l’immolation de la jeune fille au deuxième tableau du « Sacre du Printemps » (1913) de Stravinsky, la mort de Snégourotchka s’inscrit dans la célébration d’un culte païen qui favorise le retour de la belle saison.

Telle la neige au printemps, la jeune fille fond et devient une eau vive entraînant son soupirant Mizguir à se jeter dans un lac. Ce suicide par noyade est-il une ultime tentative d’union avec la femme aimée ? Dans L’Eau et les Rêves, Gaston Bachelard nous rappelle que, depuis la noyade d’Ophélie dans Hamlet, l’eau apparaît comme « l’élément de la mort jeune et belle (…) et, dans les drames de la littérature, l’élément de la mort sans orgueil ni vengeance ».

Au cœur de la campagne russe

Pour aborder Snégourotchka, nous disposons de deux documents essentiels. Dans sa Chronique de ma vie musicale, aux chapitres XVI et XVII, Rimski-Korsakov consacre de nombreuses pages à cet opéra qu’il considérait comme sa plus belle réussite.
Ce témoignage passionnant se trouve enrichi par une étude analytique que le musicien a commencée en 1905 et qui est malheureusement restée inachevée. On trouve dans ce second écrit un relevé exhaustif et un commentaire de tous les « leitmotive » qui forment un ensemble assez complexe. Sans se réclamer de l’influence wagnérienne, Rimski-Korsakov utilise des thèmes récurrents présentant de nombreuses variations – comme en témoigne le motif enjoué et orientalisant de Snégourotchka qui se métamorphose subtilement jusqu’au moment ultime de la mort, où la jeune fille s’abîme dans une douleur extatique.


Nikolaï Rimski-Korsakov

En 1874, une première lecture de la pièce d’Ostrovski avait laissé Rimski-Korsakov assez indifférent. Sans doute était-il encore trop influencé par  le réalisme de Moussorgski. Le premier opéra de Rimski-Korsakov, La Pskovitaine (1873), a été écrit en même temps que  le Boris Godounov (1874) de Moussorgski. Les deux musiciens ont partagé le même appartement durant une petite année en 1870-1871. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) faisait partie du fameux Groupe des Cinq qui réunissait Balakirev (1837-1910), Borodine (1833-1887), Cui (1835-1918) et Moussorgski (1839-1881). Mais au milieu des années 1870, conscient de certaines carences dans sa formation musicale, le jeune musicien connaît une période de doute en se détachant progressivement du réalisme cher aux membres du Groupe. Quand il relit l’ouvrage d’Ostrovski au cours de l’hiver 1879-1880, Rimski a déjà composé La Nuit de Mai, son second opéra qui ouvre de son aveu même, « une série d’opéras fantastiques où le culte des dieux solaires » se rattache « à des sujets empruntés au vieux monde russe païen » comme en témoignera Snégourotchka. L’œuvre marque une étape dans la carrière du compositeur qui retrouve la voie inaugurée par « le père de la musique russe », Mikhaïl Glinka (1804-1857). Rimski-Korsakov a d’ailleurs lu attentivement Alexandre Afanassiev, en particulier ses Visions poétiques de la nature par les Slaves.


La Fille de neige © Elena Bauer / OnP

La pièce d’Ostrovski fait désormais écho aux nouvelles préoccupations du compositeur qui s’empresse de noter quelques thèmes dès février 1880.

« Mes yeux s’ouvrirent soudain sur une étonnante beauté. J’eus aussitôt envie d’écrire un opéra sur ce sujet (…) L’attirance qui se précisait peu à peu en moi vers l’ancien rituel russe et le panthéisme païen venait de s’embraser d’une flamme ardente (…) J’entrevoyais, d’abord vaguement puis avec de plus en plus de précision, les ambiances et les coloris correspondant aux divers moments du sujet. »

Une des particularités de l’opéra sera de présenter constamment une parfaite osmose entre le thématisme et l’utilisation des différents timbres.

Très rapidement Rimski-Korsakov obtient d’Ostrovski l’autorisation d’adapter sa pièce. C’est durant le printemps et l’été 1880 que le compositeur se met à travailler à Snégourotchka. Il s’est installé dans une datcha du village de Stelovo, un « authentique village russe » comme il le souligne lui-même, au cœur de la « vraie campagne profonde ». Loin de la civilisation, le musicien puise son inspiration dans une immense forêt, dans les champs de seigle ou de sarrasin, dans les eaux d’un grand lac, dans le cours d’une rivière… Entre la confection des confitures et la cueillette des champignons l’univers de Snégourotchka prend son essor à travers la musique.

La maturité

A l’automne, Ostrovski apportera quelques petites retouches au livret que lui présente le musicien, lequel a suivi de près l’œuvre originale. Il y a peu de différences entre la pièce et l’opéra. L’action a été resserrée, les dialogues sont plus condensés et certains personnages secondaires ont disparu. Tous les textes des chansons populaires présentes dans l’original ont été conservés.


La Fille de neige © Elena Bauer / OnP

Le 26 mars 1881, Rimski-Korsakov met un point final à sa partition. « En achevant ‘Snégourotchka’, je me suis senti un musicien et un compositeur d’opéra ayant définitivement accédé à sa maturité ». Le 10 février 1882, l’ouvrage est créé à Saint-Pétersbourg au Théâtre Mariinski sous la direction d’Eduard Napravnik (1839-1916) qui a exigé certaines coupures dans la partition. Les décors et les costumes sont peu satisfaisants et pourtant c’est le premier grand succès du compositeur. La création moscovite en 1885 apportera plus de satisfaction à Rimski-Korsakov avec un cadre plus authentiquement russe. Dix ans plus tard, le compositeur entreprendra une révision de son opéra en reprenant l’orchestration et certains rôles. L’ouvrage sera donné à Prague (1905), à Paris (1908), puis à Seattle et à New-York (1922).

Avec son timbre cristallin, tour à tour virevoltante et émouvante, mêlant les brillantes vocalises à l’émotion du chant, Snégourotchka offre un rôle qui a de quoi séduire plus d’une grande soprano lyrico-colorature. On trouve dans cet opéra injustement méconnu plusieurs airs parmi les plus beaux du répertoire lyrique comme les trois chansons de Lel, un rôle travesti tenu par une femme (ou parfois un contre-ténor), ou la cavatine du tsar émerveillé par la beauté de Snégourotchka à l’acte II. Les chœurs présentent de magnifiques images de la nature comme le « Chœur des fleurs » à l’acte IV, tandis qu’une orchestration chatoyante, parfois un peu trop savante, plonge l’auditeur dans un émerveillement digne de la féérie des contes. C’est pourquoi il ne faut jamais rater une occasion d’aller voir Snégourotchka pour se laisser envahir par la lumière et la chaleur du renouveau printanier qui irrigue puissamment la musique de Rimski-Korsakov.

Catherine Duault

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