Rolando Villazón : "Il faut laisser sortir son clown intérieur"

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On ne présente plus le ténor mexicain (français depuis 2007) Rolando Villazón, aux plus de 20 enregistrements CD et DVD, auréolé dès ses débuts d’un succès public et critique. Les casquettes de metteur en scène, d’écrivain, de présentateur télé et radio, et de directeur artistique de la prestigieuse Semaine Mozart de Salzbourg, sont venues s’ajouter à un agenda bien rempli, dont on ne peut imaginer ce qu’il recèle encore ! Témoignage Rolex, il s’est associé au violoniste Renaud Capuçon pour définir le programme du troisième concert « Perpetual Music », organisé au Palais Garnier à l’initiative de la marque suisse et retransmis en direct sur la plateforme Medici.tv. Rencontre avec un créateur engagé.

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Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce concert « Perpetual Music » au Palais Garnier ?

Rolex m’a expliqué qu’ils voulaient soutenir les artistes en difficulté en leur permettant de se produire. Cette aide économique est très importante pour tous les artistes, j’ai trouvé l’idée magnifique ! Renaud Capuçon et moi avons ensuite eu la responsabilité de sélectionner qui allait participer au concert au Palais Garnier. J’ai appelé Christina Pluhar, directrice musicale de L’Arpeggiata et grande musicologue. Elle a tout de suite été partante, d’autant que son ensemble est constitué de musiciens espagnols, italiens ou anglais qui ne reçoivent absolument aucune aide de l’État depuis mars. Les artistes que nous avons invités sont très heureux de se produire à nouveau sur scène. Notre cœur bat à l’idée de jouer et chanter sur scène la semaine prochaine. Dans les conditions actuelles, c’est un cadeau, cela prend une dimension énorme !

Comment percevez-vous votre rôle et votre responsabilité pour faire perdurer l’art en général et, notamment, au travers d’initiatives telles que « Perpetual Music » ?

Comme artiste, je ne cesse de chercher l’excellence et à évoluer dans la vie, même après 25 ans de carrière. Je dois me demander comment je peux inviter les gens à ouvrir les portes de l’art dans tous les domaines : les meilleurs ambassadeurs de l’art doivent être les artistes. J’ai eu l’opportunité d’écrire des livres et de me produire comme chanteur et metteur en scène, je me réjouis de mettre la lumière sur des jeunes artistes plein d’énergie avec mon émission sur Arte. Dans les deux émissions de radio que j’anime, il me semble important de partager des anecdotes sur les œuvres, les compositeurs et les artistes eux-mêmes. Si ma voix et ma personnalité attirent plus de gens vers le classique, je m’en réjouis ! Le contact avec le public et la mise en valeur des autres artistes sont en tout cas primordiaux.

Vous êtes directeur artistique de la Mozartwoche depuis 2019 et ambassadeur de la Salzburg Mozarteum Foundation. Votre première édition s’articulait sur la façon dont Mozart réunissait les gens. Souhaitez-vous orienter les prochaines éditions autour de telles thématiques pluridisciplinaires ?

Je veux rappeler qui était Mozart et pourquoi ce festival ne joue que sa musique. Il n’est pas seulement question de présenter le côté sublime (voire exclusif) de Mozart, mais aussi de l’amener dans les écoles, dans la rue. En plus des grands interprètes, toujours présents, il y a de la pantomime, des spectacles de marionnettes, des mariachis, du théâtre… La ville vibre autour de Mozart ! Cette année, nous avons développé le thème de l’amitié car Mozart composait généralement pour des personnes qu’il connaissait bien. L’année prochaine, ce sera « Musico drammatico », le compositeur qui met toujours ce côté dramatique dans sa musique, même si elle n’est pas destinée au théâtre. On fait aussi un temps fort sur les 35 pièces (sonates, pièces pour orgue, opéra, symphonies, musique maçonnique…) qu’il a composées en tonalités mineures.

Vous parliez de la télévision et de la radio. Maintenant que vous êtes bien ancré dans les médias, quel regard avez-vous sur la représentation de l’opéra et de la musique classique dans les médias en général ?

Il y a l’opéra au cinéma, le streaming, YouTube... La gratuité de ces manifestations m’inquiète car l’art coûte beaucoup d’argent et implique le travail de beaucoup de gens. Au début de la pandémie, les artistes ont été très généreux en offrant des concerts, mais ça ne doit pas être la norme. C’est très bien d’avoir de l’opéra ou de la danse au cinéma, or il faut aussi analyser dans quelles mesures cela confisque du public aux salles de spectacle. Un opéra se vit au théâtre, bien que beaucoup de gens ne puissent pas y avoir physiquement accès. Pour le CD, qui est voué à disparaître, va-t-on continuer à avoir des opéras en studio ou seulement les opéras enregistrés dans des théâtres ? C’est une période de transition dans les médias, mais il y a plein de choses à discuter dans l’industrie et à rendre plus claires pour le public et les artistes. Aujourd’hui, les artistes reçoivent peu à chaque fois qu’un titre est joué sur Spotify. La musique prend plus d’importance que les artistes, même si cela permet de mettre un terme à la célébration des individus ou au contrat d’artiste exclusif.

Opéra et musique suffisamment sont-ils suffisamment représentés dans les médias, selon vous ?

Avec l’émission « Stars de demain » sur Arte,  nous nous battons pour garder le prime time. En France, nous avons le concert du 14 Juillet, les Victoires de la Musique Classique. Des artistes arrivent à attirer les téléspectateurs, c’est important de continuer à montrer cela. Il est certain qu’un opéra intégral est difficile à diffuser à 20h, il faut aussi accepter ça. Continuons à raconter des histoires, à montrer. Aujourd’hui, internet est un outil puissant pour arriver jusqu’aux gens. Les non-connaisseurs peuvent plus facilement arriver à la musique classique qu’il y a 20 ans. Il est plus facile d’enlever les tabous et les peurs de l’inaccessible. Parmi les abonnés d’Anna Netrebko, tous ne connaissent pas l’opéra : certains peuvent s’intéresser à la mode. Et nombreux sont les artistes qui ont un accès aux gens.

Le concert « Perpetual Music » du 3 septembre convie à un véritable voyage dans le temps, des Madrigaux de Monteverdi et du mythe d’Orphée, jusqu’aux canciones latinoaméricaines…

En raison de la distanciation physique, nous ne pouvions pas disposer d’un orchestre au complet sur la scène du Palais Garnier. Avec une dizaine de musiciens, nous avions le point de départ idéal pour le riche répertoire des Madrigaux. Une fois que nous avons eu la distribution de chanteurs, Christina Pluhar a pu instaurer une dramaturgie. Quant au côté latinoaméricain, c’est en grande partie lié au fait que nous ayons avec nous la mezzo-soprano Luciana Mancini, qui chante beaucoup ce répertoire. Christina et moi avions aussi enregistré séparément deux albums de musique latinoaméricaine, et cette musique passe très bien avec des instruments baroques. Nous nous sommes demandé comment intégrer le programme de musique de chambre, programmée par Renaud Capuçon, à la musique vocale, et nous avons finalement décidé de faire deux parties distinctes. Les styles sont clairs, c’est un voyage avec deux couleurs.

Vous avez fait vos débuts de metteur en scène en 2010 avec Werther, à l’Opéra de Lyon. Qu’est-ce qui vous stimule dans ce rôle ?

Je fais de la mise en scène car j’adore créer un univers à partir des œuvres que j’aime, que je les aie chantées ou non. J’ai imaginé un monde symbolique pour Werther que je n’avais pas prévu de mettre en scène, et c’est par une combinaison de situations que j’ai fini par le présenter à Lyon. J’ai ensuite reçu l’invitation pour L’Élixir d’amour à Baden-Baden, et plein de projets intéressants sont tombés par la suite. J’aime raconter une histoire et donner vie à une idée qui germera jusqu’à la première à partir des propositions, talents et limites des autres artistes. C’est très prenant.

La mise en scène, le chant et l’écriture vous donnent l’occasion de raconter de nombreuses histoires, mais le point commun entre ces trois responsabilités est finalement le texte. Est-ce finalement la donnée qui vous paraît la plus indispensable à l’art ?

Plutôt que le texte, je dirais le dialogue. L’écriture est un dialogue avec soi-même, l’écrivain. Je parle d’une certaine façon, j’écris d’une autre façon. Et moi, lecteur, je lis ce que je suis en train d’écrire. Même si je n’avais pas été publié, je savais qu’au moins une personne (ma femme et peut-être quelques amis) aurait lu mon premier roman. Il y a donc ce dialogue avec un lecteur futur. Concernant la mise en scène, je lance des idées qui évoluent par la suite grâce au dialogue avec la distribution. Un dialogue s’instaure également entre l’artiste et le public, sous la forme d’énergie, d’applaudissements, de silences, de chaleur. En tant que directeur artistique, on part du vide, c’est un dialogue avec le compositeur et les artistes. Ce contact humain d’hypercréativité collective est très riche. Il faut se poser la question du « pourquoi » et la mettre en regard avec la vie de Mozart. Le dialogue crée le jeu et l’aspect ludique.

Julio Cortázar a notamment inspiré votre premier roman Malabares, le titre de votre deuxième livre Paladas de sombra contra la oscuridad, mais aussi vos mises en scène. Pouvez-vous nous parler des autres inspirations ancrées en vous ?

J’habite à Paris parce que je voulais vivre dans une page de Julio Cortázar. Quand je marche, ses livres sont toujours dans ma tête. Hermann Hesse a aussi été une inspiration forte, la comédie musicale L’Homme de la Mancha, le musicien et poète cubain Silvio Rodríguez. Camus est un écrivain et philosophe qui résonne énormément en moi, surtout aujourd’hui. Spinoza m’inspire énormément, tout comme Diderot pour les Lumières (en particulier sa vision du matérialisme dans Jacques le Fataliste et son maître), et la philosophie anglo-saxonne, plutôt que la philosophie continentale. Ce serait très difficile si on m’enlevait la littérature. En musique, Mozart et Monteverdi sont très présents dans ma vie depuis 10 ans, comme aucun autre compositeur ne l’a jamais été.

La figure du clown est très importante dans votre vie et votre carrière, aussi bien par votre implication dans l’association Red Noses Clown Doctors que par les univers visuels que vous créez sur scène. Quel est le rôle du clown dans une société qui a connu la COVID-19 ?

Le clown est très important dans la traversée des catastrophes parce que justement, il sait survivre. On a beau se moquer de lui, il analyse très sérieusement pourquoi un objet ne fonctionne pas comme tel. Dans notre société beaucoup de choses sont en train de changer, voire de disparaître. Le clown se sent ainsi dans son élément car il ne prend rien pour acquis. Si l’eau ne coule pas d’une carafe, il ne va garder le même geste, mais va étudier la situation en faisant différemment, et en la mettant comme un chapeau. Il s’adapte et il questionne. Très rarement, un clown va faire les mêmes choses ou les mêmes erreurs. Il reconstruit sa vision de soi à partir de la réalité qui se présente à lui. Il nous dit qu’il ne faut rien espérer, mais qu’il faut recevoir la vie telle qu’elle est (comme Camus, d’ailleurs) pour se construire. Le clown n’est pas ridicule, il est dans la recherche. À la fin, le vrai clown trouve, c’est poétique et inspirant ! De grands artistes ou êtres humains sont des grands clowns, à l’instar de Mozart. Il savait construire à partir d’une énergie. Il faut laisser sortir son clown intérieur pour s’aligner avec la réalité du moment. Rien ne sert d’attendre ce qu’on avait avant, ou d’espérer qu’il n’y ait plus de virus demain. Il ne faut ni rester dans le passé, ni inventer un avenir qui n’existe pas. Il faut construire avec ce qu’on a.

Vous vous êtes engagé en faveur des droits des migrants à travers une levée de fonds pour l’American Civil Liberties Union en décembre 2019. L’art et l’artiste doivent-ils être impliqués politiquement ?

L’art nous donne un instantané de réalité, il n’est pas là pour nous indiquer des choix moraux, et doit donc à mon avis rester apolitique. Ainsi, l’artiste dans sa qualité d’artiste doit rester apolitique. Si j’intègre une référence à Black Lives Matter dans une production, je suis tout de suite en train de diviser, et j’enlève la liberté merveilleuse de l’art, cet espace où tout le monde peut normalement entrer. Cependant, et aujourd’hui plus que jamais, l’artiste en tant que figure publique (à l’obtention d’un prix, ou sur Facebook) est une personne particulière qui se doit d’être impliquée politiquement parce que la transition que nous vivons est extrêmement difficile. Et les gens entendent ce que nous disons. Si en plus, nous pouvons aider, c’est encore mieux. Il faut s’exprimer sur les choses pour lesquelles nous nous battons au quotidien.

Propos recueillis le 26 août 2020 à Paris par Thibault Vicq

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