Rencontre avec Julie Fuchs : entre Platée à Garnier et « Yes » au disque

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La dernière fois que j’ai eu l’occasion de discuter avec Julie Fuchs, c’était il y a un an, presque jour pour jour. La jeune femme, alors en contrat de troupe avec l’Opéra de Zürich pour deux années, sortait de chez son médecin qui lui avait imposé un repos d’un mois, la contraignant à annuler sa participation à une production maison. Un repos forcé qui a permis à la chanteuse de remettre de l’ordre dans ses priorités et de revoir son planning d’engagements, donnant lieu à une remise en question salutaire car, même si elle est toujours aussi sollicitée, la soprano française a décidé de s’imposer un rythme un peu plus léger pour les saisons à venir. C’est cette fois, malgré un temps maussade, une Julie Fuchs radieuse que j’ai retrouvée, à Paris, en pleine promotion de son disque « Yes » paru chez Deutsche Grammophon et alors que les critiques saluent ses débuts à l’Opéra Garnier dans le rôle de la Folie de Platée. Pour Opera Online, elle a bien voulu faire le bilan de l’année écoulée, détailler son actualité et nous donner quelques clés sur ses projets futurs.

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Il y a un an, vous étiez un peu perdue. Vous avouiez alors avoir l’angoisse de ne pas réussir à satisfaire les attentes du public et des programmateurs, tant votre agenda se remplissait à vue d’œil. Où en êtes-vous depuis ?

Julie Fuchs : J’ai dans un premier temps pris la difficile – mais nécessaire – décision d’annuler quelques dates de concerts, et je me suis surtout forcée à ne rien accepter de plus dans les deux saisons à venir afin d’essayer dorénavant de respecter une pause de trois semaines minimum entre chaque production. Je dois dire que j’ai la chance maintenant de pouvoir alterner entre les prises de rôles et les rôles déjà acquis.Cette année, je dois respecter les engagements déjà pris depuis longtemps, mais pour les années à venir mon planning va être beaucoup mieux construit.

Et cette rentrée 2015/2016 est particulièrement dense si l’on en croit votre actualité, avec un disque et vos débuts à l’Opéra Garnier. Une première expérience qui touche d’ailleurs bientôt à sa fin puisqu’il ne vous reste que deux représentations de ce Platée dans lequel vous interprétez le rôle de la Folie. Pouvez-vous déjà tirer un bilan de cette première apparition à l’Opéra Garnier ?

Oui à différents niveaux en fait. J’en retire d’abord beaucoup de joie. Une joie que j’ai absorbée et qui, j’espère, va continuer à se diffuser en moi tout au long de l’année. C’est une production très belle, très joyeuse et à laquelle le public adhère de manière très chaleureuse – en particulier pour les airs de la Folie qui appellent ce genre de réactions très fortes. C’est un rôle cadeau je dois dire, car je peux m’y exprimer sur le plan vocal et théâtral de façon très complète. Et puis cette expérience a pu me permettre de laisser s’exprimer ma vraie personnalité artistique. En effet, puisqu’il s’agit d’une reprise, j’ai dû me glisser dans un rôle qui existait déjà, sans avoir le temps de trouver ce que je voulais y apporter de différent. Si j’ai d’abord eu peur de ne pas arriver à m’exprimer, je me suis finalement rendu compte qu’on ne s’exprime pas en « faisant » les choses différemment, mais en étant soi-même tout simplement.

Ce qui veut dire qu’habituellement vous aviez l’impression de vous forcer à apporter quelque chose de singulier ?

Ca se faisait de manière plutôt instinctive, mais j’ai compris que je pouvais laisser simplement s’exprimer ma personnalité sans avoir besoin de re-créer un rôle de toutes pièces.

Et c’est très réussi. Les critiques sont dithyrambiques ! Pressentiez-vous, avant de jouer le rôle, qu’il allait si bien vous aller ?

Je savais en effet que c’était un rôle parfait pour ma voix, bien écrit et qui me permettrait de faire des choses intéressantes théâtralement parlant. Après, on ne sait jamais comment le public réagit, mais je savais en tout cas que c’est un rôle que j’aurai plaisir à interpréter.

Et c’est la première fois que vous chantez sous la direction de Marc Minkowski ?

J’avais déjà fait quelques concerts avec lui, mais c’est la première fois en effet que je suis sous sa direction dans un opéra. J’adore travailler avec lui ! A chaque représentation, je suis à chaque fois surprise par son envie de jouer et d’aller loin dans le théâtre. Entre les scènes ou avant la représentation je capte son regard et je sens qu’il a envie de s’amuser et de tenter de nouvelles choses. D’ailleurs, si je fais une nouvelle proposition, je sens qu’il est tout de suite prêt à y répondre.

La production touche bientôt à sa fin : éprouvez-vous de la nostalgie généralement avec les dernières représentations ?

Ca dépend des productions ! Sur celle-ci oui, particulièrement. L’ambiance au sein de l’équipe va me manquer, c’est évident. Et puis il y a toujours une émotion à quitter le costume d’un personnage. La dernière fois qu’on retire une robe, c’est toujours un peu triste. Et c’est une émotion assez belle en même temps, car je n’ai pas la sensation de quitter un personnage, mais plutôt de l’emporter avec moi. Enfin, je n’aurai pas l’occasion d’être nostalgique très longtemps car j’enchaîne juste après sur un opéra à Zürich, Le Voyage à Reims de Rossini !

Précisément, après ces deux années à Zürich, que retirez-vous de cette expérience – et de cet exil ?

Il est vrai que c’était un choix un peu particulier. J’avais pris la décision de partir avant de vivre certaines étapes importantes telles que ma Victoire de la Musique ou cette Ciboulette à l’Opéra Comique dont on a tant parlé. Mais je ne regrette pas du tout. Pour la première fois j’ai pu vivre dans un autre pays, me créer une autre famille, rencontrer de nouvelles personnes et puis surtout développer des rapports privilégiés avec cette grande maison d’opéra. On a toujours discuté de manière très ouverte des rôles qui pourraient me convenir et c’est rare au début d’une carrière.

Et après cette parenthèse loin des projecteurs français, vous revenez en pleine lumière avec ce disque « Yes ». Vous aviez hésité pour ce premier récital chez Deutsche Grammophon avec des programmes plus classiques comme Mozart ou Rossini : pourquoi avoir décidé d’explorer ce répertoire d’opérette française des années 30 ?

« Yes »

C’est vrai que le succès de Ciboulette nous a aidés, en discutant avec la maison de disque, à nous orienter vers ce répertoire-là. On s’est rendu compte qu’il y avait un public et peu d’enregistrements récents. Et puis les choses se sont faites très vite, il s’est écoulé un an seulement entre la signature de mon contrat et la parution du disque, donc il fallait que je puisse enregistrer un répertoire que je maîtrise déjà vocalement, or il est  vrai que les compositeurs tels que Poulenc, Messager ou Yvain sont des compositeurs qui me correspondent bien et qui vocalement me conviennent bien. Mais je ne voulais pas que ce soit juste de l’opérette, je souhaitais me consacrer sur cette période d’entre deux guerres, que je connais bien et pendant laquelle beaucoup d’influences se mélangeaient dans la vie musicale française.

Ces musiques font-elles partie de votre vie musicale depuis l’enfance ? En écoutait-on chez vous lorsque vous étiez petite ?

Pas spécialement, mais quand j’étais enfant à Avignon, l’Opéra programmait beaucoup de spectacles d’opérettes : No, No, Nanette, L’auberge du Cheval Blanc, Un de la Canebière, La route fleurie... j’en ai vu beaucoup petite et j’adorais ça. D’ailleurs, lorsque ma mère m’emmenait à la médiathèque, je prenais toujours des disques d’opérette et j’ai un souvenir très précis – qui m’est remonté au moment de l’enregistrement du disque - d’une compilation de Paulette Merval et Marcel Merkès que j’ai beaucoup écoutée. 

J’ai l’impression, par ailleurs, que le fait de faire d’abord le choix de Ciboulette, puis de ce programme largement marqué par l’opérette des années 30 vous a permis d’accéder plus vite au statut de chanteuse populaire que cela aurait été le cas si vous étiez restée dans un répertoire strictement classique…

Ca n’était évidemment pas réfléchi car je sortais tout juste du Conservatoire de Paris lorsque j’ai accepté le rôle. J’étais simplement heureuse qu’on me le propose et j’ai accepté sans avoir conscience des enjeux. Mais si je me pose la question, c’est sans doute effectivement ce qui m’a permis – de manière très injuste et à la fois merveilleuse je m’en rends compte – de participer à une aventure qui a eu beaucoup de succès, ce qui a permis cette explosion aux yeux du grand public.

Avec ce disque « Yes », au répertoire léger, vous avez été très exposée et on a pu vous voir dans des grands médias. Vous avez chanté au Petit Journal sur Canal + : ça n’aurait pas pu être le cas avec votre précédent album consacré à Debussy…

C’est justement ce que j’aime dans ce disque, car il y a à la fois des œuvres qui ne sont pas considérées comme « grand public » (je pense à Poulenc ou Rimsky-Korsakov) et des pièces qui parlent en même temps à des gens qui ne sont pas des spécialistes de la musique classique. C’est assez rare qu’un même objet artistique remplisse en quelques sortes les deux fonctions. Et sans aller jusqu’à dire que c’est mon cheval de bataille, c’est important pour moi de contribuer à apporter la musique classique à d’autres publics que les amateurs d’opéra.

Vous nous disiez au début de cet entretien avoir quelques prises de rôles en vue, vous pouvez les détailler ?

Cinq prises de rôles cette saison ! La Folie donc dans Platée, la Comtesse de Folleville dans Le voyage à Reims, La Fille du Régiment à Lausanne, Lucia di Lammermoor à Avignon, Angelica dans Orlando de Haendel. Mais c’est sans hésitation le rôle de Lucia que j’appréhende le plus et pour lequel je suis le plus impatiente en même temps. Car c’est vraiment très différent de ce que j’ai fait jusqu’à présent, sans compter qu’il s’agit d’un des rôles les plus imposants et les plus mythiques du répertoire de soprano.
 

Propos recueillis par Albina Belabiod
Paris, le 5 octobre 2015

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