Rencontre avec Anne-Catherine Gillet, Juliette à Monte-Carlo

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Après sa magnifique Manon à l'Opéra de Lausanne le mois dernier, c'est à celui de Monte-Carlo que nous retrouvons la formidable soprano belge Anne-Catherine Gillet. Elle y chante le rôle de Juliette, dans Roméo et Juliette de Gounod, dans une nouvelle production signée par le maître des lieux, Jean-Louis Grinda. Nous n'avons pas pu résister au désir de la rencontrer...

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Opera-Online : Comment le chant et la musique ont t-ils commencé pour vous ?

Anne-Catherine Gillet : Le chant et la musique sont arrivés en fait assez tard dans ma vie. Il y a toujours eu de la musique à la maison, mais pas classique. La radio était allumée en permanence chez nous, et, petite, je me souviens que je chantais beaucoup : de la variété ou des génériques de dessins animés... Ma grand-mère aimait nous enregistrer ma sœur, mes cousines, et moi... On chantait des mélodies populaires, des comptines, et elle me disait que j'avais une voix puissante... Ensuite, vers l'âge de quatorze ans, j'ai accompagné une amie à un stage de flûte à bec, et la musique est devenue alors quelque chose que j'ai voulu apprendre. Je me suis donc inscrite à l'académie de musique de ma région, j'ai pris d'abord des cours de solfège, puis de flûte traversière, et enfin - quand mon professeur de solfège m'a dit que j'avais une belle voix – de chant, j'avais alors seize ans... C'est à cette période que j'ai rencontré Françoise Viatour, ma première professeure de chant, qui m'a donné l'envie d'avoir envie...comme dirait Johnny ! (rires)

Avez-vous eu tôt l'idée de faire une carrière dans le chant lyrique ?

Je ne connaissais vraiment rien à cet univers, je n'étais jamais allée voir un opéra de ma vie ! Je suis même, je crois, rentrée au Conservatoire de Bruxelles avant de voir mon premier opéra - que je n'ai pas vu dans un vrai théâtre à l'italienne, mais au Palais des Sports de Liège... C'était très particulier, mes parents m'ont laissé commencer des études, et tous les trois, nous ne savions pas vraiment où cela me mènerait. Je ne faisais pas vraiment de calcul, ni de projection, vu que je découvrais la musique... J'ai été l'élève de Jules Bastin à Bruxelles, et la première année d'étude, j'ai « mangé » autant de répertoire que je pouvais !  Au bout de six mois, un autre professeur m'a prévenu que l'Opéra Royal de Wallonie cherchait une remplaçante pour le rôle de Barberine (Ndlr : dans Les Noces de Figaro de Mozart) pour l'année suivante, car Mary Saint-Palais, prévue pour le rôle, était enceinte. Je me suis inscrite à l'audition, en demandant à mon professeur si ce n'était pas un peu trop tôt ; je n'avais que six mois d'étude de chant derrière moi, et pas de diplôme bien sûr ! Elle m'a répondu, je l'entends encore comme si c'était hier, « Il faut bien commencer un jour ! ». Je suis donc allée à l'audition, en robe noire, style légèrement...non, pas de style en fait...une allure très gauche ! (rires). C'était ma toute première audition, j'avais un trac énorme, et c'est justement pour ce dernier détail que je fus embauchée par Jean-Louis Grinda (Ndlr : alors directeur de l'Opéra Royal de Wallonie, et désormais de l'Opéra de Monte-Carlo), qui me proposa ensuite d'intégrer la troupe en place à Liège, pendant quelques années, le temps de faire mon éducation professionnelle...

Vous continuez à prendre des cours de chant ?

Oui, je continue à en prendre. Je ne m'estime pas « finie », et ne le serai sans doute jamais ! Il est vrai que nous autres chanteurs sommes en constante évolution, et il est bon d'avoir des oreilles externes pour vous écouter, vous conseiller, vous recadrer. Je vois plusieurs personnes qui ont des rôles différents et complémentaires : il y a mon professeur de chant, Malcolm Walker, un ami ancien chanteur qui est aussi une admirable oreille ; il y a également Walter Coomans, et puis des pianistes ou chefs de chant qui m'apportent leur science et leur aide, notamment Nathalie Steinberg ou Patrick Leterme, pour ne citer qu'eux...car ils sont nombreux les très bons pianistes et chefs de chant que j'ai déjà pu rencontrer ! Tenez, en ce moment par exemple, à Monte Carlo, la chef de chant Kira Parfeevets est une vraie perle pour moi !

Comme le crient les italiens, ne faut-il pas être bravo – c'est à dire courageux – pour monter sur scène ?

Il faut rester objectif, nous ne sauvons pas des vies ou nous ne nous battons pas pour sauver notre pays, nous chantons... Mais il est vrai, du moins en ce qui me concerne, que chaque entrée en scène est un défi chaque fois renouvelé, du départ à l'arrivée, avec beaucoup d'émotions entre les deux pôles... Le trac est mon compagnon de tous les jours, mais pouvoir me surpasser est quelque chose qui me motive.  Au fil des années, j'ai même appris que ce trac pouvait être positif et devenir mon ami !

En Juin 2015, vous serez Simone dans Les Mousquetaires au couvent de Louis Varney, à l'Opéra-Comique, au coté de Sébastien Guèze. Vocalement, vous sentez-vous à l'aise dans ce type de répertoire, et avez-vous d'autres projets dans ce domaine ?

Ayant commencé en troupe à l'Opéra Royal de Wallonie, j'ai eu l'occasion d'aborder un répertoire assez vaste. Au fil du temps, j'ai appris qu'il pouvait être bénéfique de faire des choses différentes, pour permettre au corps et à la voix de respirer, de bouger autrement, de solliciter des énergies différentes. Ainsi, je ne me ferme pas au répertoire baroque, contemporain ou à l'opérette. Cela dit, je considère la voix comme un élastique, et à trop tirer dessus, on risque la casse ! D'autres projets dans ce répertoire ? Pas pour tout de suite, mais cela me plairait bien...

Par quel répertoire vous sentez-vous le plus attirée en fait ?

J'aime beaucoup le répertoire français, c'est ma langue maternelle, c'est un peu normal sans doute, avec une préférence pour l'écriture de Massenet qui est un régal pour la voix. Ensuite, Poulenc, Bizet, Gounod... D'autres compositeurs me fascinent, par exemple Britten pour son univers musical et ses livrets, Strauss aussi qui me fait fondre et que je ne me lasse pas d'écouter. J'ai appris à devenir l'amie de Mozart, je sais que je ne peux pas tout chanter dans ses opéras, mais il y a des rôles où je me sens très à l'aise !

Comment préparez-vous un nouveau rôle, et quelle est votre approche de celui de Leïla - dans Les Pêcheurs de perles de Bizet - que vous avez chanté à Nantes la saison passée, et que vous reprendrez à l'Opéra Royal de Wallonie en avril prochain ?

Pour préparer un rôle au mieux, il faut du temps, le temps qu'il faut pour le « digérer ». Pour commencer, il faut étudier la musique, le texte, éventuellement le contexte historique, les personnages eux-mêmes et leurs motivations. Ensuite vient l'étape de la préparation avec un pianiste ou un répétiteur, puis le passage par le professeur de chant qui donnera les clefs nécessaires pour nous aider techniquement. Après, il y a des rôles qui semblent une évidence, et d'autres qu'il faut apprivoiser. La particularité de LeÏla est que - un peu comme pour Juliette -, on commence par un air assez léger et vocalisant pour ensuite passer à un registre beaucoup plus dramatique, ce qui est très difficile. Il faut donc pas mal « chauffer » sa voix avant pour être prête dès le début.

Y a t-il encore des maisons d'opéras où vous aimeriez débuter ?

Oui, bien sûr, il y a des opéras où j'aimerais beaucoup faire mes débuts - comme le Teatro Real de Madrid, le Liceu de Barcelone, la Staatsoper de Berlin ou le Festival de Glyndebourne. Je souhaiterais beaucoup retourner au Japon, au Nationale Opera d'Amsterdam ou au Grand-Théâtre de Genève, mais aussi découvrir d'autres pays, d'autres cultures, d'autres façons de travailler. Cette saison, j'ai l'occasion de chanter pour la première fois à l'Opéra de Montréal (Ndlr : L'Aiglon de Honegger), et j'en suis très heureuse, de même que je suis toujours très contente de retrouver les maisons d'opéras qui m'ont lancée en me faisant confiance, et leurs directeurs qui m'apportent un soutien indéfectible. Cela me permet d'atteindre un bel équilibre.

Comment conciliez-vous votre rôle de mère de famille et une carrière de chanteuse lyrique? Vous êtes-vous vu obligée à refuser certaines propositions à cause de cela ?

J'ai commencé à travailler avant d'avoir mon premier enfant. J'ai repris très (trop?) vite après sa naissance, et je me rends compte que j'aurais pu prendre un peu plus de temps à ce moment là. Depuis, j'ai appris à être un peu plus conciliante avec moi-même, et à m'accorder plus de temps pour moi. Maintenant, comme dans tout métier d'indépendant, on peut choisir, certes, mais il y a des opportunités qu'on ne peut pas se permettre de refuser. Je pense que mes enfants savent que je les aime, où que je sois. Mais de toute façon, les choses se régulent souvent d'elles-mêmes, et je sais que j'ai besoin de moments « off » - en famille ou simplement de repos - pour être meilleure dans les moments « in ».

Quels nouveaux rôles aimeriez-vous aborder dans un futur plus ou moins prochain ?

Mes prochains rôles seront Adina (dans L'Elisir d'amore), Pamina (dans La Flûte enchantée) et Héro (dans Béatrice et Bénédict de Berlioz), mais je ne peux pas encore dévoiler où... Sinon, j'aimerais également aborder dans le futur les rôles d'Antonia (Les Contes d'Hoffmann), de Donna Anna, (Don Giovanni) d'Anne Trulove (The Rake's progress) ou encore de Teresa (Benvenuto Cellini). Dans un registre plus léger, pourquoi pas Jacqueline (Fortunio) ou bien Hélène (Véronique). Un doux rêve - que je caresse de loin - est le rôle d'Ellen Orford dans Peter Grimes de Britten, mais là on parle d'un lointain très très futur...! (rires)


Propos recueillis à Monte-Carlo par Emmanuel Andrieu

 

Anne-Catherine Gillet dans le rôle de Juliette dans Roméo et Juliette de Charles Gounod  - A l'affiche de l'Opéra de Monte-Carlo du 16 au 22 novembre 2014

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