Mitridate au Conservatoire de Paris, graine(s) de star(s)

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La star des compositeurs en devenir, interprétée par les futures vedettes de la scène lyrique : le projet a de quoi séduire les amateurs de découvertes. Rarement donné, "Mitridate, re di Ponto" est le premier opéra séria d’un Mozart de 14 ans. Pièce de commande, achevée en quelque deux mois et demi, l’oeuvre est inspirée par la tragédie éponyme de Racine et raconte, sur fond d’intrigues politiques et de rivalités amoureuses, la fin du règne du roi Mithridate le grand, ennemi de Rome et trahi par son fils, au Ier siècle avant J-C.
La production, portée par les élèves du département des disciplines vocales et sept élèves danseurs accompagnés par l’Orchestre du Conservatoire, s’inscrit dans le cycle « Mozart enfant » proposé en ce moment par la Cité de la Musique.

Plutôt que l’enfant prodige, il s’agit ici de l’adolescent en quête de notoriété et très au fait du goût de son époque. Joué pour la première fois à Milan en 1770 l’opéra rencontre un franc succès dès sa création et sera joué 21 fois (un fait exceptionnel pour une œuvre d’un si jeune compositeur !) avant de tomber dans l’oubli jusqu’au XXe siècle.
L’orchestration est sommaire, l’expressivité en cours de maturation et les idées musicales pas toujours abouties, mais tout le tempérament du génial Mozart est déjà là : l’ouverture brillante, la virtuosité des airs, les tempêtes de cordes quand les passions se déchaînent. On sort à peine de la période baroque et le langage du mæstro s’affinera bientôt, mais l’on entend déjà, notamment à travers la figure paternelle de Mithridate, les prémices d’un Idomeneo ou d’un Titus.
Si chaque rôle a son air de bravoure, l’œuvre ne comporte que deux ensembles. A l'acte II, le magnifique duo amoureux « Se viver non degg’io » entre Aspasia et Sifare et le quintette final, frustrant par sa brièveté, qui conclut l’opéra comme il se doit avec les chanteurs en avant-scène, face au public, pour asséner une morale implacable sur le prix de la liberté.

Dans cette nouvelle production, l’ambiance générale du plateau est un peu terne pour un opéra censé avoir la fougue de la jeunesse, mais la mise en scène de Vincent Vittoz est fine. Les costumes ne marquent aucune époque : entre Pirates des Caraïbes et Star Wars, avec quelques références à l’Asie (la Tauride où se déroule l’histoire est un des derniers bastions de l’empire byzantin face à l’empire romain d’occident). Le décor nu, n’est habillé que de lumière. Une lumière qui change au fil des modifications d’humeur des personnages. Seuls éléments concrets sur scène, le trône de Mithridate, qui change de place selon la position du monarque et les jalousies qu’il suscite, ainsi que quelques chaises qui, au même nombre que les danseurs, se font tantôt obstacles, tantôt soutiens.
Les danseurs (sous la houlette du chorégraphe Antoine Arbeit), eux, sont omniprésents. Mais si leur présence s’avère intéressante en tant que commentateurs des scènes de récitatifs, leurs gesticulations deviennent difficilement supportables pendant les airs, cachant les chanteurs et semblant combler un vide qu’on aurait préféré empli de ces arias redoutables.
Car, justement, ces arias sont d’une virtuosité à couper le souffle. C’est même là le principal intérêt musical de l’œuvre. Et les chanteurs de la classe de chant du Conservatoire de Paris s’y attèlent avec plus ou moins de succès.

Si tous habitent parfaitement leur personnage, quelques fausses notes (au sens propre !) ponctuent malheureusement les airs de Marzio (David Tricou) au IIIe acte et d’Arbate (la soprano Elisabeth Moussous) - cette dernière révélant une belle nature de voix, mais taillée ni pour Mozart, ni pour la petite salle du CNSM.
Le reste de la distribution nous permet de découvrir une jolie voix de soprano léger en la personne de Jeanne Crousaud (Aspasia), qui manque de projection mais propose de très beaux aigus à l’émission aisée. Et le ténor Enguerrand de Hys ne démérite pas pour tenir l’écrasant rôle-titre ; la voix est un peu voilée par le trac et les aigus parfois expulsés avec difficulté, mais il se révèle un mozartien admirable et parvient, malgré son jeune âge, à convaincre en souverain vénérable.
Deux chanteuses nous font, elles, complètement oublier qu’elles sont encore étudiantes : la mezzo-soprano Eva Zaicik, possède des graves sublimes et révèle une belle musicalité dans le très bel air de la rédemption au IIIe acte, quant à la ravissante soprano Laura Holm (Ismène), elle domine largement cette production par des aigus raffinés, des médiums bien timbrés, des vocalises souples et une justesse à l’épreuve des difficultés techniques.

Reste le plus important : l’impression finale d’avoir trouvé dans cette soirée ce qu’on était venu y chercher. Le bonheur d’un beau rendez-vous avec un Mozart rare, le plaisir d’assister à un projet pédagogique ambitieux et la découverte de quelques beaux talents qu’on a hâte de voir embrasser une carrière lyrique.
A l’épreuve de la scène et face à une œuvre techniquement très exigeante les jeunes chanteurs du Conservatoire de Paris font honneur à leur maison.

Albina Belabiod
sur la base de la générale de Mitridate au Conservatoire de Paris

Mitridate, re di Ponto au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, du 26 février au 4 mars 2014.
Plus d'informations sont disponibles sur le site officiel du Concervatoire.

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