Missy Mazzoli : « Un opéra d’aujourd’hui doit être aussi captivant qu’une série Netflix ! »

Xl_missy-mazzoli_the-listeners_opera-oslo_interview-2022 © Laurent Vilarem

The Listeners, le quatrième opéra de la compositrice new-yorkaise Missy Mazzoli, fait actuellement l’objet d’une création mondiale à l’Opéra National de Norvège. On découvre une œuvre à la fois « envoûtante et dérangeante » qui interroge l’époque : la polarisation actuelle des Etats-Unis, la solitude dans les sociétés modernes mais aussi les enjeux de l’opéra aujourd’hui. Autant de sujets évoqués avec la compositrice que nous avons rencontrée à Oslo le temps d’un entretien. 

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Opera Online : Missy Mazzoli, comment décririez-vous votre musique à un spectateur français ?

Missy Mazzoli : J’ai étudié à l’Université de Yale aux Etats Unis, et j’ai également suivi des cours au Conservatoire Royal d’Amsterdam auprès de Louis Andriessen. Ma musique est donc très influencée par le minimalisme américain, le rock indépendant, mais aussi par le modernisme européen pour lequel j’ai le plus grand respect. 

Pour le reste, je dirai que ma musique est éclectique et narrative. J’aime raconter des histoires; même mes œuvres purement instrumentales possèdent une narration. Quand je compose, j’imagine toujours des acteurs, des chanteurs, des danseurs aux prises avec une situation. C’est pourquoi l’opéra est venu très naturellement pour moi. Je m’ y suis tout de suite senti comme un poisson dans l’eau.

Votre quatrième opéra The Listeners vient d’être donné en création mondiale à l’Opéra national de Norvège à Oslo. C’est également le troisième ouvrage que vous créez à partir d’un livret de Royce Vavrek. En mai, l’Opéra Comique donnera le premier opéra de votre collaboration avec Royce, Breaking the waves d’après le film de Lars von Trier. Dans la musique américaine, on n’avait pas connu de relation de travail aussi fructueuse que la vôtre depuis les premiers opéras de John Adams sur les livrets d’Alice Goodman !

Je suis très honorée de cette comparaison car j’adore des opéras comme Nixon in China et The death of Klinghoffer. Je travaille avec Royce depuis plus de dix ans. A vrai dire, c’est mon meilleur ami à Brooklyn où nous habitons tous les deux ! Pour The Listeners, nous sommes d’abord entrés en contact avec le dramaturge canadien Jordan Tannahill et lui avons demandé des idées pour un opéra. Il est revenu vers nous avec quatre histoires différentes parmi lesquelles se trouvait celle des Listeners. Une histoire très courte de quelques paragraphes, qui contenait cette idée de bourdonnement sonore. On s’est tout de suite passionnés pour cette histoire car elle contenait un élément sonore unique et différents aspects psychologiques très intéressants avec un personnage féminin au centre. En somme, tous les éléments nécessaires pour un grand opéra !

The Listeners raconte l’histoire de personnages ordinaires qui entendent un son mystérieux. Quel est donc ce bourdonnement sonore ? Ce dernier reste toujours ambigu ; s’agit-il de la part animale qu’on entend en nous ? Des interférences faites par des ordinateurs ? A la fin de l’opéra, on ne sait toujours pas la source de ce bruit.

« A partir de ce phénomène, nous avons cherché une dimension plus symbolique pour l’opéra. (...) Qu’est-ce que la vérité ? En quoi croyons-nous ? La vérité de l’un n’est pas forcément une vérité pour l’autre. C’est ce que Claire expérimente dans notre opéra. »

A l’origine, c’est un phénomène naturel : des gens entendent ce son mystérieux dans le monde entier. Parfois, ce son n’affecte qu’une faible part de la population, parfois des familles entières, parfois un seul membre de la famille, parfois personne ne l’entend. Il y a des exemples célèbres, notamment la ville de Windsor, dans l’Ontario au Canada, où toute une ville a été frappée par ce grondement mystérieux. A partir de ce phénomène, nous avons cherché une dimension plus symbolique pour l’opéra. Car que signifie ce son ? Parfois c’est quelque chose qui vous frappe quand vous n’ếtes pas heureux dans votre vie, ou quand vous ne vous n’affrontez pas à un obstacle. Alors, le bourdonnement vous attaque. Nous l’avons ainsi envisagé d’un point de vue psychologique. Pour le personnage principal de notre opéra, Claire, ce son représente la sauvagerie en elle, sa connexion avec la nature. Vous savez, les Etats-Unis sont un pays d’extrêmes, tout comme l’opéra est un art des extrêmes. En tant qu’américaine racontant une histoire américaine, et maintenant que le pays est très polarisé, il existe en ce moment énormément de théories conspirationnistes qui traînent, dans lesquelles on s’interroge : qu’est-ce que la vérité ? En quoi croyons-nous ? La vérité de l’un n’est pas forcément une vérité pour l’autre. C’est ce que Claire expérimente dans notre opéra. Cette idée de rumeur sonore fonctionnait comme une métaphore pour toutes ces problématiques.

En tant que compositrice, comment mettez-vous en musique ce son ? Avez-vous envisagé de le faire entendre tout au long de l’opéra ?

Je savais que celui-ci devait être immédiatement reconnaissable par le public. Et lorsque celui-ci apparaît, les spectateurs se disent : “Oh ça c'est le Son”. Il fallait que le grondement vienne d’ailleurs que de l’orchestre ou de ce que faisaient les chanteurs. C’est donc un son électronique qui remplit tout l’espace de la salle. Je devais créer quelque chose d’ample et d’inoui. Je  me suis également beaucoup inspiré de l’orchestration de compositeurs avant-gardistes, tels que Thomas Adès, Brett Dean ou Olga Neuwirth. Même si ma musique est très différente des leurs, j’aime utiliser ces techniques très expressives dans le contexte de l’opéra.

Dans la deuxième partie des Listeners, Claire, votre héroïne, rejoint une communauté d’hommes et de femmes qui entendent également ce bourdonnement qui les fait souffrir.

Je suis toujours intéressée par des personnages de femmes placées dans des conditions extrêmes. Souvent, mes héroïnes s'échappent des mécanismes de pouvoir qui leur sont imposées. Dans Breaking the waves, Bess, le personnage principal conquérait le pouvoir de façon non conventionnelle et controversée. Chaque femme qui cherche à sortir de la société traditionnelle sera toujours vue comme une outsider, alors que pour moi ce sont des femmes puissantes qui trouvent leurs vérités intimes. Dans The Listeners, Claire doit elle aussi aller jusqu’à un point extrême pour réaliser sa destinée.

Toujours dans cette deuxième partie, Claire rejoint une secte menée par un gourou manipulateur. Comment faites-vous pour garder l’humanité de personnages aux actions répréhensibles ? Souvent, votre musique prend le contrepied de ce qui se passe sur la scène. Par exemple, les airs les plus clairs et lumineux apparaissent lorsque les personnages se mentent à eux-mêmes. Cette ambiguïté est-elle centrale à votre musique ?

A l’opéra, les personnages sont humains quand ils ont des failles. Je ne suis pas intéressée par l’idée de représenter des gens manichéens, ou bâtis d’un seul bloc, qui détiendraient la vérité. Nous sommes tous un mélange de nombreuses émotions. Parfois d’une seconde à l’autre, nous changeons ; il arrive qu’avec les meilleures intentions, vous réalisiez des choses terribles et inversement, des événements horribles surviennent à partir d’une action généreuse. Cette ambiguïté m’intéresse et j’adore montrer cette complexité à l’opéra. Dans ma musique, je fais parfois entendre l’exact opposé de ce que suggèrent les mots. Par exemple, dans The Listeners, Hortense se confesse en disant des choses horribles sur son mari. Vous entendez pourtant des accords très clairs qui s’assombrissent avant qu’elle n’ajoute: Peut-être que le son est ma pénitence. Les accords très clairs qu’on entendait étaient donc une forme de défense pour elle. Je tiens à ce que chaque spectateur possède sa propre idée d’un personnage. L’idéal serait que vous continuiez à réfléchir à leurs actions en sortant de la représentation.

Dans les années 80, John Adams et Alice Goodman parlaient de “CNN Opera”. Dans The Listeners, les chanteurs s’isolent pour chanter des airs qui ressemblent à des confessions dans les séries de Télé Réalité. Est-ce que The Listeners sont un TV Reality Opera ? Et au-delà, comment le genre de l’opéra raconte-t-il l’Amérique d’aujourd’hui ?

« Il nous faut réussir un opéra qui soit aussi intéressant et passionnant qu’une série Netflix, car c’est contre quoi l’opéra doit se battre en ce moment »

« En tant que compositrice, j’essaie de témoigner de cette solitude américaine. (...) Cette contradiction est quelque chose sur lequel l'opéra peut jeter une lumière. »

Pour répondre à votre première question, avec Royce Vavrek, mon librettiste, nous savons contre quoi nous devons concourir. On se dit toujours : il nous faut réussir un opéra qui soit aussi intéressant et passionnant qu’une série Netflix, car c’est  contre quoi l’opéra doit se battre en ce moment. Les gens peuvent rester à la maison et regarder Netflix où il y a tellement de choses disponibles. Pourquoi iriez-vous à l’opéra? C’est pourquoi nous devons faire des opéras aussi passionnants, pertinents, drôles et émouvants. L’Amérique d’aujourd’hui est très complexe. Il y a une énergie et un sens de la communauté extrêmes mais aussi une énorme tristesse. Ce qui me tient peut-être le plus à coeur à l’opéra est de montrer ce sens d’isolement et de solitude. Les Etats-Unis sont un immense pays, parfois les marques de succès et de richesse deviennent des symboles d’isolement. Les gens sont heureux de dire : je ne vois pas mon voisin à travers la barrière de ma maison, je possède un bunker dans le sous-sol de mon jardin… Et cela touche tous les aspects de la société, de nombreuses personnes se sentent très seules. En tant que compositrice, j’essaie de témoigner de cette solitude américaine aggravée par toutes ces chaînes d’infos, ces réseaux sociaux, tout cet environnement extérieur. Un peu comme un tableau d'Edward Hopper mais rempli de caméras et d’écrans ! Vous êtes constamment exposés et en même temps vous êtes tout seul. Cette contradiction est quelque chose sur lequel l'opéra peut jeter une lumière.

De quoi ou de qui le personnage de Howard, le gourou de la secte, est-il une satire ?

Tout devient dramatisé et condensé sur une scène. Mais le personnage du gourou Howard contient des éléments de Trump, de dirigeants conservateurs, ou de chef de sectes new age, vegans, conspirationnistes… de gens venus de toutes parts qui prennent avantage sur des gens fragiles, souvent avec des techniques très élaborées. Cette dimension de manipulation psychologique était très intéressante pour moi. La seconde partie est certes moins au sujet du bourdonnement sonore que de la vulnérabilité de ces gens. L’opéra permet de parler de choses dont on ne parle pas en société ou de montrer les choses qu’on ne peut pas forcément mettre en mots.

Missy Mazzoli, votre second opéra Breaking the waves est joué en mai 23 à l’Opéra Comique. Qu’attendez-vous de ces représentations parisiennes ?

Il y a toujours un mélange d'excitation de crainte quand on présente un opéra dans un nouveau pays. Je n’ai jamais présenté d’opéra en France et je suis curieuse de savoir comment le public va réagir.

propos recueillis par Laurent Vilarem
Oslo, septembre 2022

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