Mascagni, l’homme d’un seul chef-d’œuvre

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L’opéra de Pietro Mascagni, Cavalleria rusticana, est le fruit de cette période où les jeunes compositeurs cherchaient à se démarquer de Verdi ou Wagner, posant ainsi les bases du vérisme, qui tend à représenter la vie dans ce qu’elle a de plus réelle et de plus vrai.
Si l’opéra de Mascagni met en lumière le sens de l’honneur sicilien dans un combat entre passion et vengeance pour représenter fidèlement le tempérament de ce peuple et les sentiments humains, la production que donne l’Opéra de Paris à partir de ce mercredi 30 novembre en expurge tout le folklore. Le réalisateur Mario Martone, qui signe la mise en scène de cette production (déjà étrennée à la Scala mais associée ici, de façon inédite, au sulfureux Sancta Susanna de Paul Hindemith), l’interprète comme une tragédie grecque, pour y déployer un rituel liturgique (pendant la messe de Pâques évoquée dans le livret) – avec Elīna Garanča dans le rôle de Santuzza et Yonghoon Lee dans celui de Turiddu, sous la direction de Carlo Rizzi. Nous profitons de l’occasion pour nous intéresser à la vie du compositeur et à la façon dont Pietro Mascagni a influencé l’histoire de l’art lyrique.  

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Pietro Mascagni (1863-1945) a laissé son nom à la postérité avec un seul chef-d’œuvre Cavalleria rusticana (1890), fer de lance d’une tentative de renouveau du genre lyrique, le « vérisme musical », qui puise son origine dans la littérature italienne de la fin du XIXème siècle. L’opéra se donne alors une nouvelle finalité en restituant « une tranche de vie », loin des sujets nobles fournis par l’histoire, la mythologie ou la tragédie. Le chant devra restituer les déchirements de la passion dans une sorte d’emportement lyrique « naturel » dont les éclats auront la force du sentiment « vécu ». En avril 1939, une jeune chanteuse appelée à révolutionner l’art du chant et de la scène, interprète son premier rôle complet au Théâtre Olympia d’Athènes. C’est la future Maria Callas qui chante l’impétueuse et passionnée Santuzza, l’héroïne de Cavalleria Rusticana. En dehors de cet éclatant triomphe, Mascagni a connu quelques succès d’où se détachent l’Amico Fritz (1891) et Iris, qui témoignent de la grande variété de son inspiration. Mais si depuis quelques années les opéras de Mascagni connaissent un regain d’intérêt, sa vie demeure peu connue.

La vie de Bohème

Pietro Mascagni est né le 7 décembre 1863 à Livourne dans une famille modeste.  Il est le deuxième fils d’un honnête boulanger marié à une épouse douce et effacée qui devait décéder en 1873 après avoir mis au monde trois autres enfants. Orphelin de mère à dix ans, le jeune Pietro est envoyé au lycée communal de San Sebastiano où son père caresse le projet de lui voir commencer de solides études. Ces espérances vont se heurter à la passion que l’enfant manifeste très tôt pour la musique. A douze ans, il apprend le piano et le chant. Puis il poursuit son apprentissage à l’Institut musical de Livourne où il a pour premier maître Alfredo Soffredini (1854-1923) qui l’encourage à composer ses premières œuvres. En 1881, Soffredini dirige lui-même la création d’une cantate, In Finlandia, qui attire l’attention sur Mascagni.  La même année est créée Alla gioia une autre cantate, composée à partir du poème de Schiller dont Beethoven s’est servi pour le finale de la 9ème Symphonie. Le succès que rencontrent ses premiers pas détermine le jeune musicien à se battre pour imposer ses ambitions musicales. D’un caractère indépendant et volontaire, Mascagni est fermement décidé à résister à la volonté paternelle qui le destine à une carrière d’avocat.

En 1882,  le jeune homme entre au prestigieux Conservatoire de Milan où il a pour professeur le compositeur Amilcare Ponchielli (1834-1886) qui a triomphé à la Scala quelques années plus tôt avec La Gioconda (1876). Pietro partage alors sa chambre avec un autre étudiant du Conservatoire, un certain Giacomo Puccini (1858-1924). Plein de ferveur et d’ambition, Puccini a lui aussi quitté sa ville natale pour partir à la conquête de Milan. Afin d’économiser le peu d’argent dont ils disposent, les deux provinciaux ont loué ensemble une modeste chambre où ils se répartissent les heures de repas et de travail pour ne pas se gêner ! Ils n’hésiteront pas à se priver pour acheter ensemble les partitions pour chant et piano du Parsifal  (1882)de Wagner et du Mefistofele (1868) de Boito. On imagine bien la vie de bohème à la fois misérable et exaltée que mènent les deux jeunes artistes. Nourrissant des rêves de gloire, ils ont fréquenté l’avant-garde artistique, en particulier ce groupe qui se baptisait « les Hirsutes », ces fameux « scapigliati », artistes pauvres en révolte contre toutes les formes de conformisme,  qui vont frayer la voie au « vérisme ». Dans une lettre datée de décembre 1882, le jeune Puccini évoque sa chambre « très, très froide » dans laquelle manque cruellement un « de ces poêles à charbon peu coûteux qui chauffent très bien ». On retrouvera ce poêle dès le premier tableau de La Bohème : pour se réchauffer Rodolfo y jette avec désinvolture le manuscrit du drame qu’il vient d’écrire…

Après un désaccord avec la direction de l’établissement, Pietro Mascagni quitte le Conservatoire en 1885 sans avoir achevé son cursus. Le musicien est d’un caractère beaucoup trop indépendant pour obéir à des règles qu’il juge insupportables. Cela fait déjà deux ans qu’il travaille à mettre en musique une tragédie de Heinrich Heine, Guillaume Ratcliff. Il voudrait désormais se consacrer entièrement à la composition de son premier « grand opéra », comme il le confie à son père. Mais il lui faut aussi songer à gagner sa vie en devenant chef d’orchestre dans une compagnie ambulante spécialisée dans l’opérette. De ville en ville, Mascagni acquiert de précieuses compétences qui seront décisives pour la suite de sa carrière. En 1885, à Crémone, il réussit à faire créer un premier ouvrage lyrique : il s’agit d’une opérette I rè a Napoli.

En 1886, fatigué de cette « vie de nomade et de saltimbanque », comme il l’écrit à son père, Mascagni décide de se fixer à Cerignola, une petite ville des Pouilles où il accepte de prendre la direction de la nouvelle Philharmonie. Il y restera jusqu’en 1892. C’est à Cerignola qu’il épouse en février 1888 celle qui deviendra sa fidèle compagne, Lina, avec laquelle il aura une fille et deux garçons.  

Après y avoir reçu un accueil chaleureux suivi de promesses engageantes, Mascagni comprend que Cerignola n’est pas le meilleur tremplin pour sa carrière de compositeur. Depuis cette province méridionale de l’Italie, il reste très difficile de prendre contact avec les théâtres des grandes villes et les principaux éditeurs de musique sont à Milan, près de l’inaccessible Scala. Comment se faire connaître ? Une occasion exceptionnelle va bientôt se présenter. 

Un heureux concours de circonstances

« Mascagni fit ses débuts en tant que vériste plus par hasard que par conviction éthique » nous rappelle fort justement le musicologue écossais David Kimbell dans son ouvrage consacré à l’opéra italien. C’est sur les conseils de Giacomo Puccini, son ami et ancien condisciple, que Pietro Mascagni décide de participer au concours organisé en 1888 par l’éditeur milanais Edoardo Sonzogno, grand rival de la fameuse maison d’édition Ricordi et propriétaire du Teatro Lirico. C’est la deuxième édition de cette initiative destinée à favoriser l’éclosion de nouveaux talents parmi les jeunes compositeurs italiens. Mascagni y voit une occasion unique de sortir de l’anonymat auquel le condamne la routine de sa vie de professeur à Cerignola. Il s’agit de composer un opéra en un acte respectant le meilleur de la tradition italienne sans toutefois méconnaître les nouvelles perspectives de l’art lyrique…Vaste programme dont Mascagni mesure bien les difficultés, instruit qu’il est par l’échec de son ami Puccini qui avait présenté Le Villi lors de la création du concours en 1883.

Après avoir demandé un livret à son ami le poète Giovanni Targioni-Tozzeti, Mascagni se range à son avis en choisissant de mettre en musique une nouvelle de Giovanni Verga, Cavalleria rusticana dont il avait déjà songé à faire un opéra. Dès qu’il est en possession du livret définitif bâti par Targiono-Tozzeti avec l’aide d’un autre ami poète, Guido Menasci, Mascagni se lance avec la fougue de la jeunesse dans un travail harassant allant jusqu’à composer durant seize ou dix-huit heures par jour ! Deux mois suffisent au compositeur pour achever ce qui sera son unique chef-d’œuvre. Un immense succès devait être la récompense de cette fiévreuse inspiration dont on retrouve l’emportement dans le mouvement de l’ouvrage comme dans l’écriture de la partition qui obtient l’adhésion du jury. C’est une victoire éclatante remportée notamment sur un autre concurrent lui aussi promis à un bel avenir, Umberto Giordano (1867-1948), le futur auteur d’André Chénier (1896).

Cavalleria rusticana, littéralement « chevalerie rustique », reprend donc une des nouvelles du recueil que Giovanni Verga avait fait paraître en 1880, Vita dei campi (Vie des campagnes). Les codes de cette chevalerie « rustique » sont  dictés par le rigoureux sens de l’honneur sicilien. Un acte unique et d’une grande densité dramatique suffira au déroulement d’un règlement de compte brutal et sanglant dans un village de Sicile, le jour de Pâques. Bizet avait déjà ouvert la voie avec Carmen (1875), modèle évident de Mascagni. Avec La Traviata (1853), Verdi avait choisi de relater la déchéance d’une « dévoyée », anti-héroïne dont le destin tragique s’inscrivait dans la réalité de son époque et donc dans celle de l’homme de la rue. Mascagni poursuit donc jusqu’au bout cette recherche de réalisme à laquelle il ajoute une dimension régionaliste. La Sicile et son implacable code de l’honneur font leur entrée dans l’opéra avec cette tragédie paysanne où s’affrontent la passion et le désir d’une vengeance exacerbée par la violence de la  jalousie. Dans Cavalleria rusticana, l’écriture vocale est constamment portée par la passion et le mot parlé est utilisé chaque fois qu’il faut traduire la fébrilité et la force irrépressible des sentiments comme dans le cri paroxystique sur lequel se conclut cet opéra miniature : «  Hanno ammazzato compare Turridu ! » (« Ils ont tué Turridu ! »).

A l’issue de la première représentation le 17 mai 1890, l’heureux compositeur de Cavalleria rusticana est rappelé soixante fois sur la scène du Teatro Costanzi de Rome où il reçoit les ovations d’un public littéralement déchaîné comme il le relate dans une lettre à son père : « Je ne suis pas encore remis de mon émotion et de tout ce bouleversement. Jamais je n’aurais pu envisager un tel enthousiasme (…) A l’orchestre chacun était débout, toutes les dames, même la Reine, tapaient des mains (…) J’ai signé un contrat avec Sonzogno qui me rapportera 12 à 15000 lires en deux ans et demi. C’est moi qui ait remporté le premier Prix. Ma situation est complètement transformée. » Très rapidement, Cavalleria rusticana s’impose sur les scènes du monde entier Madrid, Munich, Buenos-Aires, Vienne, Paris, New-York…Sans oublier les nombreuses productions italiennes. Toutes les maisons d’opéra voudront produire Cavalleria rusticana et tous les plus grands noms de la baguette ou du chant chercheront à s’y illustrer : Caruso, Del Monaco, Domingo, Emmy Destin, Rosa Ponselle, Maria Callas ou Grâce Bumbry.

Les frères jumeaux du vérisme

L’histoire aime parfois se répéter mais toujours avec des variantes… Deux ans après la triomphale création de Cavalleria rusticana, le fameux éditeur Sonzogno endosse à nouveau le rôle de la bonne fée qui transforme la carrière d’un jeune compositeur impatient de se faire connaître. Cette fois c’est Ruggero Leoncavallo (1857-1919) qui triomphe en 1892 avecI Pagliacci. Les circonstances vont lier Cavalleria et Pagliacci, deux opéras basés sur des faits divers simples et violents destinés à frapper le public comme un coup de poing en plein cœur. Ces deux drames de la jalousie présentent d’évidentes similitudes de construction et de style et ils deviennent le fer de lance du renouveau du genre lyrique, le « vérisme musical ».

« Cav/Pag » c’est ainsi que les amateurs d’opéra prendront l’habitude de désigner Cavalleria rusticana et Pagliacci, les deux ouvrages jumeaux du vérisme. A l’origine de cette appellation on trouve l’initiative duMetropolitan Opera de New-York qui décide de les faire représenter ensemble un soir de 1895 parce que chacun d’eux est trop court pour remplir à lui seul une soirée. Ce rapprochement dont il n’y a pas d’autre exemple est devenu presque systématique bien qu’il ne résulte d’aucune stratégie concertée de la part des deux compositeurs, Mascagni et Leoncavallo.

La vie après Cavalleria Rusticana

Jamais plus Mascagni ne connaîtra pareille réussite même si plusieurs de ses opéras suivants séduisent encore le public. L’amico Fritz en 1891, Gugliemo Ratcliff en 1895 et Iris en 1898 viendront consolider sa popularité. Typique de l’engouement engendré par la « découverte » du Japon au milieu du XIXème siècle, Iris aurait pu n’être qu’un ouvrage de circonstance exploitant les ressorts et les charmes d’un exotisme de pacotille. C’était sans compter sur le talent du grand librettiste Luigi Illica (1857-1919) qui livre  une vision pleine de poésie d’un Japon mystérieux et intemporel. La collaboration entre le librettiste et le musicien devait se révéler si fructueuse qu’elle donna naissance à une longue amitié scellée par deux autres ouvrages Les Masques (1901) et Isabeau (1911). MalheureusementLes Masques sera un échec retentissant qui débouchera sur plusieurs années de silence avantIsabeau. Suivent encoreParisina (1913), Lodoletta (1917), Si (1919) et  Il piccolo Marat (1921) qui semble mettre un point final à la carrière de Mascagni.

C’est dans l’indifférence que le compositeur meurt à Rome le 2 août 1945 après une vie publique pourtant comblée d’honneurs.  Si sa disparition passe inaperçue c’est qu’elle a lieu dans une ville laissée exsangue par la guerre. On se souvient sans doute avec amertume que, dès les années trente, le compositeur a apporté son soutien à Mussolini. Il a adhéré au parti fasciste en 1932. En l’exhibant dans des cérémonies officielles, le régime a su utiliser le musicien comme une sorte de monument à la gloire de l’Italie. En 1935, c’est Mussolini lui-même qui avait imposé la création à la Scala de Nerone l’ultime opéra de Mascagni... Mais, pour l’Histoire, Mascagni demeure à jamais l’auteur de Cavalleria rusticana.

Catherine Duault

 

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