Marnie, opéra des sourds échos intérieurs

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La création d’un nouvel opéra contribue forcément à façonner, voire marquer plus ou moins profondément, l’histoire du genre opératique. Ce samedi 18 novembre, l’English National Opera (en coproduction avec le Met de New-York) donnera la première mondiale de Marnie, le troisième opéra du jeune compositeur américain Nico Muhly, avec Sasha Cooke dans le rôle-titre. Nous revenons sur la genèse de l’œuvre présentée comme un « thriller psychologique ». 

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Il ne manquait plus au roman Marnie de Winston Graham (1961) que les honneurs d’une adaptation opératique, après celles du cinéma (Alfred Hitchcock en 1964) et des planches (Sean O’Connor en 2001). Au centre de l’intrigue, Marnie, une jeune femme, vit au rythme de larcins et de changements d’identité qui finissent par se retourner contre elle lorsque son nouveau patron, Mark Rutland, la reconnaît. Celui-ci la soumet au chantage en lui imposant de devenir son épouse contre son silence auprès de la police. Mais si l’anti-héroïne agit ainsi, c’est que certaines blessures de l’enfance n’ont pas été pansées... Comme tous les « monstres » de théâtre et d’opéra, Marnie n’est pas que vice et cruauté : elle se retrouve prise en étau entre sa mère impassible, son mari frustré de ne recevoir aucun amour, et le frère de Mark tentant de la séduire. Son cheval Forio est l’unique créature ayant grâce à ses yeux, son seul amour de cœur. Marnie avance à pas feutrés mais confiants dans les hautes sphères, répandant la confiance qu’elle inspire. Pendant ce temps, Mark n’attend qu’une rechute kleptomane de Marnie pour l’aimer davantage, et jouit en même temps du pouvoir qu’il a sur elle, dans la société patriarcale des années 50. Un prédateur en éclipse un autre.

C’est la seconde création mondiale de Nico Muhly à l’English National Opera (dont la première mondiale se tiendra ce 18 novembre 2017) après Two Boys (2011), thriller paranoïaque sur fond de relations toxiques et de personnalités fictives sur le web. Son premier opéra, Dark Sisters mettait en musique des témoignages de femmes issues d’une secte, tout au long du XXe siècle. Le compositeur déroule une nouvelle partition basée sur l’alibi de la violence, et de forces vives plus puissantes que l’individu (le chantage de Mark dans Marnie, après les dogmes de Dark Sisters et les identifiants électroniques dans Two Boys). Il donne la parole à une femme désemparée face à des règles qui la dépassent, dans un huis-clos personnel où l’image auprès des autres contraste avec sa propre identité torturée.  
Nico Muhly s’est essayé avec brio dans le passé à la musique de films (The Reader) et à la musique de ballet (plusieurs collaborations avec Benjamin Millepied), et ce n’est pas un hasard si Marnie, annoncé comme un thriller psychologique, a attiré toute son attention.

Au livret œuvre Nicholas Wright, déjà à la barre de The Little Prince, adaptation lyrique du roman phare de Saint-Exupéry en 2003, et de Man on the Moon, opéra télévisé relatant les premiers pas de l’homme sur la lune.

Le metteur en scène Michael Mayer est un habitué des comédies musicales de Broadway (il reçoit un Tony Award en 2007) et du West End londonien. L’intrigue de Marnie se déroule à l’époque de l’Âge d’or du musical américain. Coïncidence ? Peut-être pas. Son Rigoletto, au Metropolitan Opera depuis 2012, a en tout cas mis le feu aux poudres en transposant l’action à Las Vegas dans les années 60. L'institution new-yorkaise a d'ailleurs commmandé et co-produit ce nouvel opéra, et le présentera en ses murs la saison prochaine, ce qui le destine sans nul doute à une jolie carrière. 

Au tour de la mezzo Sasha Cooke, dont l’enregistrement de Doctor Atomic de John Adams a reçu un Grammy Award en 2011, et du baryton Daniel Okulitch, capable de voguer de Mozart au nouveau répertoire avec la même aisance, de nous accorder ce visa pour la psyché.

Thibault Vicq

Marnie, les 18, 26 et 28 novembre, 1er et 3 décembre au London Coliseum

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