Décès de Jean-Claude Malgoire : le monde baroque français est orphelin

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Ce weekend fut marqué par une tragédie : la disparition de Jean-Claude Malgoire dans la nuit du 13 au 14 avril des suites d’une complication post-opératoire. Le pionnier des « baroqueux » s’est éteint brutalement à l’âge de 77 ans à Paris, laissant derrière lui une grande famille en deuil.

Né à Avignon le 25 novembre 1940 d'un père magasinier et d'une mère d'origine italienne, il entre au Conservatoire de sa ville natale, non pas dans la classe de violon assaillie de postulants mais dans celle de hautbois de Marien Cassan. Il monte au Conservatoire de Paris en 1957 et obtient à 20 ans un premier prix de hautbois et de musique de chambre et fonde en 1966 La Grande Écurie et la Chambre du Roy avec un groupe d’amis. Il s’agit là de l’un des tout premiers ensembles de musique spécialisé dans l'interprétation du répertoire baroque sur instruments d'époque en France, avant d’intégrer l’Orchestre de Paris en 1967 alors que Charles Munch en est nommé le directeur musical. Jean-Claude Malgoire devient alors le cor anglais solo de l’orchestre, une place qu’il occupe pas moins de sept ans, tandis qu’en 1968, il reçoit ex-æquo le deuxième prix du concours international d'exécution musicale de Genève, le premier prix n'étant alors pas attribué.

Loin d’être uniquement tourné vers la musique ancienne, il joue la création française de Sequentia VII de Luciano Berio en 1970, et grave également pour CBS un disque contenant des pièces contemporaines, Le Hautbois moderne, avec la claveciniste et pianiste Danièle Salzer ainsi que le harpiste Francis Pierre. C’est à peu près à cette époque qu’il se fait connaître non seulement à la tête de La Grande Écurie et la Chambre du Roy, mais aussi à celle du Florilegium Musicum de Paris davantage tourné vers la musique médiévale. Jean-Claude Malgoire organise d’ailleurs avec cet ensemble une série de concerts à la Conciergerie qui remportent un vif succès.

Chef autodidacte ayant beaucoup appris en observant ceux qui le dirigeaient, il finit par quitter l’Orchestre de Paris afin de se consacrer pleinement à la direction de La Grande Ecurie qui devient alors une véritable référence et enregistre de nombreux albums dédiés au répertoire médiéval, à celui de la Renaissance ou au baroque. Parmi ceux-ci, citons les nombreuses versions intégrales d’opéras de Haendel, avec de grands noms du chant, mais aussi Alceste de Lully, le premier enregistrement sur instruments anciens des Indes galantes de Rameau et celui du fameux Te Deum de Marc-Antoine Charpentier.

En 1981, Jean-Claude Malgoire prend la direction d’une nouvelle structure, l’Atelier lyrique de Tourcoing, qu’il qualifiait « d’opéra d’art et d’essai », où il travaille sur un répertoire vaste et varié, passant de la musique ancienne, bien sûr, à Mozart, Rossini, Debussy, Mère Courage de Paul Dessau, ou encore L’Opéra de quat’sous de Kurt Weill. Il profite de cette scène pour donner leur chance à des jeunes artistes en devenir alors peu connus mais qui se sont révélés depuis, comme Véronique Gens, Philippe Jaroussky, Dominique Visse, Stéphanie d’Oustrac, Sabine Devieilhe, entre autres… C’est d’ailleurs cette structure qui a vu sa dernière apparition publique en mars dernier lorsqu’il y dirigeait Pelléas et Mélisande de Debussy, un opéra qu’il affectionnait.

Il a également reçu une Victoire de la musique pour son Montezuma de Vivaldi en 1993 puis une Victoire d’honneur en 2003. Deux ans plus tard, il est nommé Officier de l'ordre des Arts et des Lettres.

De nombreuses manifestations de tristesse se sont multipliées depuis l’annonce de sa disparition, notamment via les réseaux sociaux où un grand nombre d’artistes ne cessent de partager leur peine, comme Hervé Niquet sur Twitter qui explique que Jean-Claude Malgoire avait « ouvert la boîte de Pandore » lorsqu’il l’avait rencontré lors d'un atelier organisé par le Centre d'Etudes Polyphonique de Paris, et que suite à cela, sa vie « ne fut plus qu'un écho à l'appétit qu'il avait ouvert chez moi. Notre premier baroqueux français est mort, vive Jean Claude Malgoire !!! », de même que Christophe Rousset sur Facebook où il lui rend hommage dans un texte qui explique que « le monde baroque français est orphelin depuis aujourd’hui », Emmanuelle Haïm pour qui « Jean-Claude a donné accès aux musiciens de ma génération à un répertoire méconnu qu’il a défriché avec la gourmandise qu’on lui connaissait », ou Raphaël Pichon qui déclare :

« Extrêmement attristé d’apprendre ce matin la mort de Jean-Claude Malgoire, un immense Monsieur & musicien. Il fut d’une générosité sans égale pour Sabine et pour moi depuis de nombreuses années. C’est un homme d’une immense valeur qui nous quitte. Un grand esprit, libre, curieux et sans préjugés, généreux, fidèle et authentique.
De Machaut à la musique d’aujourd’hui, il a à sa manière tant contribué à cette « révolution sensible », qui nous permet aujourd’hui, nous jeunes musiciens, d’exercer si librement notre métier !
Merci, Jean-Claude ! »

Les chanteurs et chanteuses rendent eux aussi hommage, comme Sonya Yoncheva qui écrit sur Facebook :

« Cher Jean-Claude, J'ai chanté aujourd'hui en pensant à toi... J'ai chanté un opera presque inconnu, comme ces rares perles que tu aimais et que tu nous enseignais. Tu m'as donné une chance, tu as cru en moi dans mes debuts et ce temps restera dans mon coeur gravé à jamais. Ma premiere Cleopatra, mon premier Stabat de Rossini et celui de Pergolese et mon premier Requiem de Verdi... Des monuments que j'ai appris avec toi, pas seulement à les chanter, mais à les aimer, les servir avec respect, curiosité et adoration. Tu es un oiseaux rare de bonté et une âme gigantesque de humanité, d'art et de musique infinie. Je t'aime et tu vas me manquer! Merci pour tout! »

Quant au maire de Tourcoing, Gerald Darmanin, ce dernier déclare : « Au nom de la Ville de Tourcoing, je veux dire combien notre commune perd un de ses acteurs culturels les plus remarquables » et souhaite personnellement qu’un lieu de la ville « porte son nom en symbole de sa volonté de transmettre sa passion à tous les Tourquennois ». 

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