Les Contes d'Hoffmann à l'Opéra national de Lyon

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Il était courageux (et utile) de la part de Serge Dorny - pour son dernier mandant à l'Opéra national de Lyon, puisqu'il part prendre la tête du Semperoper de Dresde la saison prochaine - d'offrir au public lyonnais pour les fêtes, en lieu et place de l'opérette traditionnelle, Les Contes d'Hoffmann d'Offenbach, comme on ne les a guère entendu ; de fait, nous n'avons pas fini de (re)découvrir cette magnifique partition. Depuis les divers apports musicologiques qui, à partir de 1976, avec la version reconstituée de Fritz Oeser, ont remis en question la version de la légitimité de l'édition Choudens, chaque nouvelle production du chef d'œuvre posthume d'Offenbach nous apporte son lot de « surprises du chef », selon ses choix de nous faire entendre tel air ou tel passage plutôt qu'un autre. Etrénnée à L'Opéra de Lausanne en 2003, puis présentée à Marseille et Bordeaux l'année d'après, cette version est venue marquer un tournant dans l'historique d'un ouvrage dont il n'existera jamais de version « définitive ». A l'évidence, le musicologue Jean-Christophe Keck – qui a travaillé sur les ultimes découvertes concernant la partition perdue – nous donne ici Les Contes les plus cohérents qu'on ait pu voir jusqu'à présent. Non seulement on y entend pour la première fois le final de l'acte de Venise, mais aussi une reconstitution d'une nouvel épilogue, comportant à la fois un air pour Stella, et un duo de cette dernière avec Hoffmann. Keck n'a par ailleurs pas hésité à couper et à faire des choix, dans le but essentiel de parvenir à une totale cohérence dramatique.

Confiée à Laurent Pelly, la régie de l'homme de théâtre français épouse l'histoire d'Hoffmann en lui assurant une totale lisibilité : il éclaire ainsi le personnage depuis ses velléités initiales jusqu'au désenchantement final, et révèle les rapports entre les différents protagonistes par une direction d'acteurs et une maîtrise de l'espace qui suscitent l'admiration. Un dispositif scénique (signé par Chantal Thomas) de panneaux amovibles, susceptibles de pivoter, de glisser, de se séparer et de se rejoindre, crée des espaces variés, du plus rassurant au plus inquiétant, réalistes ou mystérieux, et confère une fluidité aux enchaînements des différentes scènes, tout en contribuant à installer une atmosphère fantastique. Pas de couleurs vives ou gaies, mais beaucoup de gris, de noir, de verts glauques ou de bleus sombres, quand les costumes - contemporains de la création de l’œuvre – sont, eux, volontairement éteints. Il faudra citer quelques-unes des bonnes idées qui viennent illustrer les moments proprement fantastiques, comme cette élévation de la poupée Olympia dans les airs, au moyen d’une machine qui finit par se laisser voir, une reproduction vidéo de la Mère d’Antonia qui chante cachée dans une baignoire, ou encore, au V, le vol du reflet d’Hoffmann par un « miroir-vidéo ».

Dans le version retenue, jamais la justification d'une même interprète pour les quatre rôles féminins ne s'était autant imposée. Après avoir triomphé lors des représentations massiliennes dans ce quadruple emploi, la superbe soprano italienne Patrizia Ciofi réussit à nouveau cette gageure avec éclat, au delà de quelques problèmes d'intonation dans les « passages », inévitables dans la diversité des tessitures qu'elle affronte.

Alternant avec Leonardo Capalbo, le ténor américain John Osborn compose un Hoffmann jeune et vigoureux, possédant la voix idéale pour incarner le poète maudit, le timbre étant clair et la projection excellente (rappelons qu'il est un des ténors belcantistes les plus demandés de la planète). C'est avec brio qu'il surmonte, dans le fameux « Kleinzack », la tessiture redoutable de la vision, avec des aigus impeccables d'aisance et de justesse. Nous saluerons également une ligne mélodique d'une douceur enivrante qui conserve, tout au long de la soirée, fluidité et éclat, sans trahir la moindre fatigue - ainsi qu'une prononciation de notre langue digne de tous les éloges.

Autre triomphe de la soirée pour Laurent Alvaro, qui s'impose dans les quatre vilains, en composant tous ses personnages avec subtilité et force. On ne peut qu'admirer, chez la basse française, la puissance et la profondeur de la voix, de même que l'élégance du phrasé. Le double emploi de la Muse et de Nicklausse dépasse un peu les moyens vocaux d'Angélique Noldus, mais la mezzo belge tire cependant son épingle du jeu grâce à la sincérité et à l'intensité de son interprétation. Le jeune et (très) prometteur ténor Cyrille Dubois - qui vient de triompher à Saint-Etienne dans le rôle de Gérald dans Lakmé -, s'avère idéal dans les quatre emplois bouffes, modèle de bon goût et de juste équilibre scénique, vocalement parfait : l'air de Frantz, notamment, y gagne en noblesse et en dimension réelle. Notons enfin l'excellente tenue de tous les seconds rôles : grâce à Marie Gautrot (la Mère) et Christophe Gay (Hermann/Schlemil), Peter Sidhom (Maître Luther/Crespel) et Carl Ghazarossian (Nathanaël/Spalanzani), le succès de la soirée doit beaucoup à toute cette formidable équipe de comédiens-chanteurs.

A la tête de l'Orchestre de l'Opéra national de Lyon, le chef japonais Kazuchi Ono rallie tous les suffrages, en livrant une version chatoyante du testament du compositeur colonais. Sous sa battue, la phalange lyonnaise fait preuve d'une souplesse et d'une clarté de texture admirables. Les tempi sont plutôt rapides, mais d'habiles ruptures interrompent judicieusement le spectacle pour donner soudain plus de poids aux moments cruciaux du drame. Réalisant avec aisance la synthèse de cette partition composite, Ono parvient à faire scintiller chaque détail de l'instrumentation, tout en menant fermement à terme ce jeu de la faiblesse humaine, où humour et poésie alternent avec bonheur.

Emmanuel Andrieu

Les Contes d'Hoffmann à l'Opéra national de Lyon, jusqu'au 30 décembre 2014

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