Guilllaume Tell à l'Opéra de Monte-Carlo

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Le retour (en force) à l'affiche de l'opéra seria de Rossini permet aujourd'hui de se pencher sur une œuvre qui n'a jamais réellement quitté le répertoire, mais a connu des fortunes diverses : Guillaume Tell. Les avatars du dernier opéra de Gioacchino Rossini sont connus et la presse de l'époque a rendu compte, avec beaucoup de précision, des démêlés qui ont précédés la création, le 3 août 1929, à l'Académie Royale de Musique, et l'accueil réservé à chaque représentation pendant les quelques semaines qui suivirent. Pendant toute cette période, Rossini ne cessera de remanier sa musique, apportant d'importantes modifications au cours des répétitions et d'importantes coupures après la première. Car l'opéra n'est pas un franc succès : si le public applaudit chaleureusement au rideau final, la presse, déroutée, tempère sa satisfaction de sévères réserves. On parle de longueurs et d'ennui. La partie visuelle elle-même ne fait pas l'unanimité. Paris, qui avait fait un triomphe à Moïse et Pharaon et au Siège de Corinthe où il retrouvait malgré tout le Rossini du Théâtre Italien, ne s'attendait pas à entendre avec Guillaume Tell une musique éminemment française, à travers laquelle le compositeur, bien en avance sur son temps, jetait les bases du futur grand-opéra. On lui reproche ses ballets (pourtant indissociables de l'esthétique française) et ses masses chorales ; la partition est jugée trop avare en vocalises et en jolis duos. On coupe, on modifie, et au fil des jours, Guillaume Tell perd la moitié de sa musique ; c'est finalement dans sa traduction italienne qu'il sera (longtemps) joué à travers le monde, avant qu'on ne revienne enfin à la mouture originale française, version bien naturellement retenue par Jean-Louis Grinda pour le spectacle monégasque.

Comme souvent à l'Opéra de Monte-Carlo, le maître des lieux s'est auto-confié le soin de la mise en scène, et une fois encore l'on ne s'en plaindra pas, d'autant que, délaissant la (sur)charge décorative dont elle est souvent coutumière, la démarche de l'homme de théâtre (né à Monaco) vise ce soir à l'essentiel. Sa Suisse constituée de quelques images simples – essentiellement des montagnes enneigées, projetées sur des panneaux de bois – restitue d'une part le cadre magique de l'action, mais aussi l'austérité d'un peuple qui, quinze ans avant l'avènement de Verdi, clame son désir de révolte. Grinda parvient ainsi, avec beaucoup d'habileté, à rendre encore plus grandiose le discours de Rossini à travers la plus grande simplicité. La musique, ainsi libérée, parle un langage plus immédiat, plus franc, plus direct. Et le plateau de la Salle Garnier, qui nous a paru si étroit en d'autres occasions, semble ce soir de dimensions normales...

La distribution réunie par Grinda rend justice – au-delà de toute espérance – au chant rossinien. Dans le rôle d'Arnold, le ténor canarien Celso Albelo enthousiasme au plus haut point, et qualifier sa performance de spectaculaire est un faible mot. Ce jeune ténor – qui restitue à nos oreilles contemporaines l'idéal de la vocalità romantique – ajoute à des moyens littéralement inouïs une parfaite connaissance du style : la facilité de son aigu éblouit, la vaillance à toute épreuve de son timbre séduit et sa tenue de souffle étonne dans son fameux air « Amis, amis, secondez ma vengeance ». Seule la diction de notre langue reste à parfaire, mais la fréquentation du rôle devrait vite corriger l'unique bémol à apporter à sa formidable prestation.

Après son triomphe en novembre dernier dans Moïse et Pharaon du même Rossini à l'Opéra de Marseille, Annick Massis renouvelle l'enchantement qu'elle avait suscité en nous à cette occasion, dans le rôle de Mathilde cette fois. Avec sa voix riche, bien timbrée sur toute l'étendue de la tessiture, parfaitement maîtrisée et contrôlée, la soprano française éblouit tant par ses sonorités somptueuses que par son art du souffle confondant. Elle chante le superbe et extatique air « Sombre forêt » avec l'élégance dans le phrasé et l'émission legata que nous lui connaissons depuis toujours, et qui lui valent un premier triomphe.

De son côté, le baryton sicilien Nicolas Alaimo campe un Tell idéal : il en a l'ampleur et l'épaisseur, l'autorité et la conviction. De sa voix saine, large et sonore – doublée d'une diction parfaite et d'un phrasé impeccable - il fait passer à travers ce personnage toutes les pulsations du chant romantique, en particulier dans son grand air « Sois immobile ». Aux côtés de ces trois grandes voix, trois superbes basses campent solidement leur personnage : Patrick Bolleire un noble Melchtal, Nicolas Courjal un incisif Gesler et Nicolas Cavallier un fier Walter. Avec son timbre chaud et corsé de contralto, Elodie Méchain est une Hedwige émouvante, surtout dans son trio final avec Mathilde et Jemmy, partie chantée avec beaucoup de fraîcheur par la superbe soprano russe Julia Novikova, lauréate du concours Operalia en 2009, et dernièrement (chaudement) applaudie dans le rôle de Zerbinette à l'Opéra de Toulon. Enfin, Philippe Ermelier (Leuthold) et Alain Gabriel (Rodolphe) sont plus qu'honorables dans leurs rôles épisodiques, tandis que l'étonnant ténor basque Mikeldi Atxalandabaso (Ruodi) impressionne fortement le public dès le début du spectacle en « sortant » deux contre-ut percutants.

A la tête de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dont il est le directeur musical (poste qu'il quittera cet été), Gianluigi Gelmetti retrouve le brio de Rossini, son panache, sa vitalité : ce que nous perdons en finesse, nous le gagnons en dynamisme et peu se sont aperçus qu'entre la première mesure de l'ouverture et la fin du deuxième acte (joué sans entracte), deux heures s'étaient écoulées. Le chef italien donne au moindre détail un poids dramatique saisissant et restitue avec beaucoup d'envergure les différentes influences de la partition - et sa place originale dans l'histoire de la musique. Car avec Guillaume Tell, son ultime opus lyrique, Rossini dévoile tous les mystères à venir et dicte une esthétique qui sera par la suite suivie par Berlioz et par Verdi, par Gounod et par Wagner. C'était aux autres de suivre, pas à lui de continuer...

Emmanuel Andrieu

Guillaume Tell de Rossini à l'Opéra de Monte-Carlo les 22, 25 et 28 janvier, puis au Théâtre des Champs-Elysées le 31 janvier 2015

Crédit photographique © Opéra de Monte-Carlo

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