Moïse et Pharaon de Rossini à l'affiche de l'Opéra de Marseille

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C'est à partir d'aujourd'hui vendredi 8 novembre que l'Opéra de Marseille propose - en version de concert - une série de représentations de la mouture française du Moïse de Rossini : Moïse et Pharaon. Un ouvrage conçu pour l'Opéra de Paris et que la France n'avait pas entendu depuis longtemps. Il n'est donc pas inutile d'en retracer les deux principaux avatars.   

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Mosé in Egitto : La version napolitaine

C'est au San Carlo de Naples, où Rossini a déjà donné en premières mondiales Elisabetta Regina d'Inghilterra (1815), et Armida (1817), que le compositeur présente le 5 mars 1818 son Mosé in Egitto sur un livret d'Andrea Leone Tottola inspiré par une tragédie du Padre Francesco Ringhieri, L'Osiride, datant de 1847. L'ouvrage est interprété par la grande soprano espagnole Isabella Colbran (Elcia), que Rossini épousera cinq ans plus tard, et par Frederike Funk (Almathea), Andrea Nozarri (Osiride), Michèle Benedetti (Mosé), Rainiero Remorini (Faraone), Maria Manzi (Amenophi), Giuseppe Cicimarra (Aronne) et Gaetano Chizzola (Mambre). Dès ce premier soir, l'œuvre est accueillie avec enthousiasme, bien que, scéniquement, la scène finale, avec le célèbre passage de la Mer Rouge, par la difficulté de sa réalisation technique, provoque l'hilarité générale à la vue des petits « lazzaroni » s'agitant sous les bâches chargées de représenter la mer qui s'ouvre à la voix de Moïse. C'est pour permettre aux machinistes de préparer avec plus de temps et de soins ce délicat jeu de scène que Rossini compose alors cette sublime prière de Moïse s'adressant à Dieu, reprise par les chœurs dans un élan de ferveur mystique, « Dal tuo stellato soglio ». Aussi, lorsque l'année suivante, Mosé in Egitto est repris au San Carlo de Naples, cette prière, qui s'élève pour la première fois dans l'enceinte du grand théâtre, achève en apothéose l'ouvrage de Rossini.
C'est cette première version Mosé in Egitto qui est donné à Paris aux Théâtre des Italiens le 22 octobre 1822 avec une distribution étincelante comprenant notamment Giudetta Pasta (Elcia), Laure Cinti-Damoreau (Amalthea), Manuel Garcia (Osiride), Carlo Zucchelli (Faraone) ou encore Nicolas Prosper Levasseur (Mosé).

Moïse et Pharaon : La version parisienne

Dès cette année 1822, Mosé in Egitto avait commencé sa carrière à travers les grands théâtres d'Italie et avait été donné également à Londres (sous le nom de Pietro l'Eremita). En 1825, Rossini vient s'installer à Paris. Il est sous contrat avec l'Opéra, alors installé rue Le Pelletier, et c'est dans cette salle qu'il donne, le 9 octobre 1826, son premier opéra français avec Le Siège de Corinthe qui n'est autre qu'une version remaniée de son Maometto II (créé en 1820 au San Carlo de Naples). C'est un énorme succès qui incite le compositeur à récidiver dans l'adaptation d'un ouvrage antérieur avant d'avoir le temps de mener à son terme la composition du grand opéra nouveau qu'il destine à l'Opéra de Paris : Guillaume Tell. Il choisit Mosé in Egitto et demande à deux librettistes, Luigi Balocchi et Etienne de Jouy, de lui adapter en français le livret de Tottola.

Le Mosé in Egitto qui était en trois actes va en comprendre quatre pour cette nouvelle version qui s'intitulera Moïse et Pharaon. Autre changement notoire, Balocchi et De Jouy transforment les noms de la plupart des protagonistes ; c'est ainsi qu'Elcia devient Anaï, Amathéa s'appelle Sinaïde, Osiride se voit prénommé Aménophis, Amenofi s'intitule Marie, Aronne est Eliézer et Mambre se retrouve en Osiride. Seuls Moïse et Pharaon conservent leur propre nom. Quant à Rossini, il réorchestre et remanie profondément sa partition originale pour lui donner l'ampleur voulue par le cadre imposant de l'Opéra de Paris et compose de nouvelles pages. Une grande partie des scènes écrites par Tottola sont cependant conservées et traduites simplement en français par les nouveaux librettistes ; mais leur ordre est changé. C'est ainsi que la splendide scène des ténèbres qui ouvrait le premier acte dans Mosé in Egitto se trouve maintenant placée au début du deuxième acte. Les trois premières scènes du premier acte, qui se concluent par la présentation par Moïse des Tables de la Loi à son peuple, sont entièrement nouvelles et une partie de la musique comme le premier chœur est empruntée à une autre partition du compositeur, celle d'Armida. Par contre le grand duo d'Anaï et d'Aménophis et tout le final du premier acte se retrouvent dans le Mosé in Egitto. Dans le deuxième acte de Moïse et Pharaon nous retrouvons, à part quelques variantes, la musique de Mosé in Egitto ; mais l'air que chantait Elcia dans la version originale « Porgi la destra amata » devient un air dévolu cette fois à Sinaïde « Ah ! D'une tendre mère écoute la prière ». La presque totalité du troisième acte par contre bénéficie d'une musique nouvelle : la Marche et le Chœur qui ouvrent cet acte sont empruntés par Rossini à son Bianca et Faliero et les trois airs de danse sont composés spécialement pour le ballet obligatoire, avec cependant un emprunt à l'Adagio du ballet d'Armida. Le final conclut cet acte est entièrement nouveau. Enfin, le dernier acte de Moïse et Pharaon utilise la musique de Mosé in Egitto en y ajoutant un air nouveau spécialement composé par Rossini pour Anaï : « Quelle horrible destinée ».

Il faut signaler également, dans les péripéties du nouveau livret de Balocchi et De Jouy, une variante en ce qui concerne la mort du fils de Pharaon : dans Mosé in Egitto, Osiride (Aménophis dans la version française) meurt frappé par la foudre du ciel à la fin du deuxième acte, au moment où il tente de frapper Moïse, tandis que cette fois il ne disparaît qu'à la conclusion de l'opéra lorsqu'il est englouti, avec les Egyptiens, par les flots qui se referment, après s'être ouverts pour laisser passer Moïse et les siens vers la terre promise.

C'est cette seconde version de 1827 que reprend l'Opéra de Marseille. S'il ne possède plus la même pureté d'inspiration religieuse que le premier Moïse de la version napolitaine, il a acquis par contre une ampleur dramatique qui ne pourra que ravir le public phocéen, d'autant que Maurice Xiberras a su réunir les meilleurs chanteurs d'aujourd'hui - Ildar Abradzakov, Annick Massis, Sonia Ganassi, Jean-François Lapointe, Nicolas Courjal... - à même de défendre ce répertoire. Grâces lui soit donc rendues de nous restituer – de si luxueuse façon – un des plus authentiques chefs d'œuvres du Cygne de Pesaro. 

Emmanuel Andrieu

Moïse et Pharaon à l'Opéra de Marseille – Du 8 au 16 novembre 2014

Plus d'informations sont disponibles sur le site officiel de l'Opéra de Marseille

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