L’opéra à la baguette

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Alors qu’il n’avait qu’une dizaine d’années, celui qui deviendrait le maestro Claudio Abbado découvrait sa vocation de chef d’orchestre en entendant Antonio Guarnieri diriger les Nocturnes de Debussy à la Scala de Milan, se disant subjugué par ce « geste de la main qui semble capable de déchaîner des sons extraordinaires ». Et la direction d’orchestre a de quoi fasciner, en ce sens qu’elle impose à la fois la rigueur technique du tempo à l’ensemble de l’orchestre tout en assurant la transmission de l’émotion et de la couleur musicale. La direction d’orchestre est un art, autant confié à un artiste qu’à un artisan dont l’instrument est la baguette – et pour Leonard Bernstein, la baguette elle-même devient alors « une chose vivante, chargée d’une espèce d’électricité, un instrument doté de signification dans ses plus infimes mouvements ».

Qu’elles soient de simples outils de travail (fabriqués en série) ou de véritables pièces historiques d’orfèvrerie, les baguettes de chef d’orchestre suscitent la curiosité, voire la convoitise des collectionneurs. Friedrich Pfeffer, grand voyageur et amateur d’opéras, est l’un d’eux et accumule les pièces rares ou emblématiques depuis les années 1980 et l’acquisition de huit baguettes honorifiques en ivoire auprès d’Alain Vian (le frère de Boris), spécialisé dans les instruments de musique et qui arrêtait alors son activité d’antiquaire.
Fort, aujourd’hui, d’une centaine de baguettes aux origines diverses et ayant appartenu à des chefs prestigieux (Ludwig van Beethoven ou Richard Wagner, Richard Strauss ou Johann Strauss fils, ou encore Leonard Bernstein et Herbert von Karajan, entre autres), cette collection privée se dévoilait récemment à Salzbourg. On saisit l’occasion d’étudier cet étrange objet de pouvoir capable de diriger l’orchestre.

Une petite histoire de baguettes

Depuis toujours, le bâton est associé aux fonctions de pouvoir, de l’imposant sceptre royal ou impérial au bâton de Maréchal ou de maître de cérémonie, jusqu’à la baguette de maître d’école, ou de chef d’orchestre.
On trouve des traces de l’usage de baguettes de chef jusque dans l’Antiquité (en Egypte ou dans la Rome Antique), mais la baguette moderne telle qu’on la connait aujourd’hui remonte manifestement au XVIIème siècle. Le « bâton de direction », frappant le sol pour donner la mesure à l’orchestre, marquera tragiquement l’histoire lyrique. Lors d’une répétition du Te Deum qu'il devait faire jouer pour la guérison du roi, Jean-Baptiste Lully, alors musicien à la cour de Louis XIV, se frappe violemment l’orteil de son bâton alors qu’il bat la mesure. La blessure s’infecte, la gangrène gagne et refusant l’amputation, Lully meurt quelques semaines plus tard.

Au XIXème siècle, le bâton s’allège pour se transformer en baguette, généralement de bois noir, permettant à la fois d’attirer l’attention des musiciens dans les salons de musique, de battre la mesure, et de marquer leurs entrées. Ces mêmes bâtons deviennent blancs quand, à la fin du XIXème siècle, Gustave Mahler décide audacieusement d’éteindre les lumières des salles de concert pour faire taire les conversations du public pendant les représentations. Dans cette semi-obscurité, la baguette blanche est plus visible que ses prédécesseurs de couleur noire.
Aujourd’hui, la baguette se veut la prolongation naturelle de la main du chef. Parfaitement équilibrée, elle pèse le moins possible, s’adapte au langage corporel du chef et l’aide à mieux exprimer toutes les nuances et les subtilités de son interprétation.

Entre outils et orfèvrerie

Aujourd’hui, les baguettes sont réalisées de matériaux divers, du bois souple et léger au carbone ou la fibre de verre, complétés d’un pommeau en liège. Chaque chef choisit son pommeau à sa main et sa gestuelle, et la longueur de la baguette définit l’équilibre de l’outil.
S’il existe une multitude de marques de baguettes fabriquées en série, certains chefs personnalisent leur instrument (Herbert von Karajan utilisait toujours la même marque de baguettes mais en cassait le bout pour la raccourcir de quelques centimètres), voire utilisent des baguettes « sur mesure » sous l’impulsion de Richard Horowitz, un ancien percussionniste de l’orchestre du Metropolitan Opera de New York. Sa première baguette était fabriquée en 1964 pour Karl Böhm, afin de remplacer celle que le maestro venait de casser lors d’une répétition. Manifestement agréablement surpris par la légèreté et le parfait équilibre du nouvel instrument, Karl Böhm fait des émules et pour beaucoup, la « Horowitz » devient un outil de travail indispensable. Chacune des baguettes d’Horowitz est datée et signée. Leonard Bernstein en possédait de nombreuses, dont les pommeaux en liège étaient, dit-on, fabriqués à partir de bouchon de champagne.

On distingue communément deux types de baguettes : celles avec lesquelles les chefs dirigent, leur instrument de travail donc, et les baguettes honorifiques, offertes lors de grandes occasions (à la création d’une œuvre, par exemple).
Et ces baguettes honorifiques sont parfois de véritables objets d’art, en ébène ou en ivoire, sculptées ou incrustées de pierres précieuses, complétées de bagues d’or ou d’argent – certaines sont ainsi signées de grands orfèvres, comme la maison Fabergé de Saint-Pétersbourg.

La collection de baguettes de chefs d’orchestre de Friedrich Pfeffer était présentée la semaine dernière à Salzbourg, en Autriche. Elle continue de s’étoffer au gré des rencontres avec les chefs d’orchestre et d’une veille constante auprès d’antiquaires spécialisés et salle de ventes.

Photos : Marie Prunier

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