Zauberland aux Bouffes du Nord : les marottes de Katie Mitchell

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C’est l’histoire d’une femme. D’un parcours dans l’obscurité. D’un voyage mental. De traversées territoriales et maritimes entre le Proche Orient et l’Allemagne. On y voit des hommes en noir, des briquets, des lits de camp, des poupées Barbie dans des boîtes en verre. Les mouvements au ralenti succèdent à des enchaînements rapides de changement de plateau. 


Zauberland, Théâtre des Bouffes du Nord ; © Patrick Berger

Sur scène, trois comédiens, une chanteuse et un pianiste créent un cauchemar lynchien à partir de peu d’accessoires et d’un matériau musical insolite : les seize Lieder tirés des Dichterliebe de Robert Schumann côtoient dix-neuf mélodies composées par Bernard Foccroulle sur des textes de Martin Crimp (librettiste de George Benjamin), sans dialogues. Si tout cela paraît un peu confus, on n’en sait pas beaucoup plus après avoir vu le spectacle.

La metteuse en scène Katie Mitchell délaisse ici les imposantes structures de décors pour signer un numéro transformiste brillamment chorégraphié. Les changements de costumes de la soprane Julia Bullock sont faits alors même qu’elle interprète sans discontinuer les Lieder, l’un après l’autre. Les temporalités se chevauchent, les obsessions réapparaissent. Le souvenir du feu, la lumière d’un train et le cadavre d’un mari reviennent à intervalles réguliers. L’héroïne est une femme ordinaire dont l’oppression par les hommes et la position passive qui lui est imposée fait stagner ses culpabilités. Le désordre organisé du format réussit à faire passer ce qu’une trame narrative linéaire n’aurait pu transmettre. Cependant, l’itération des procédés et des objets fait copieusement perdre patience, et l’ennui s’installe grassement.


Zauberland, Théâtre des Bouffes du Nord ; © Patrick Berger


Zauberland, Théâtre des Bouffes du Nord ; © Patrick Berger

L’autre défaut de la production repose sur sa conception musicale et dramaturgique. Le dialogue du romantisme allemand et du XXIe siècle a beau trouver des transitions subtiles grâce à l’écriture poétique de Bernard Foccroulle, en reflets dans l’eau et cascades tendues, en sinuosités harmoniques et couleurs pianistiques, on attendait une vraie mise en relation des pièces. Las, les Dichterliebe et les mélodies de l’ancien directeur du Festival d’Aix-en-Provence sont presque toutes chantées d’une seule traite, en deux blocs distincts. La première partie, sur Schumann, possède l’aspect ludique d’un récital de Lieder « pour les nuls », grâce à sa mise en mouvement perpétuelle, innovant le format piano-voix en n’allant cependant nulle part. La seconde moitié concentre une écriture plus opératique, en tiroirs narratifs complexes, mais qui peine à faire le lien littéraire avec Heinrich Heine. Les textes de Martin Crimp associent en effet magistralement la beauté orale des vers et le malaise du personnage, sans pour autant rendre imaginable le parcours de cette réfugiée syrienne.

Julia Bullock incarne le lien concret entre toutes ces parties décousues dans une performance physique et vocale renversante. Elle trouve instantanément l’esprit adéquat à chaque Lied, restitué comme une histoire personnelle. Le chant est plus souple et doux chez Foccroulle, le timbre sonne plus compact et rythmique chez Schumann, le vibrato ne sombre jamais dans un schéma systématique. Elle apporte un éclat diurne à la nuit qui l’habite, et dessine deux univers troubles, contrairement au pianiste Cédric Tiberghien, qui garde un toucher commun pour les deux compositeurs. Il tâtonne, insiste, caresse les nuances discrètes. Bien que les forte plus durs conviennent beaucoup moins à l’interprétation romantique, les phrasés au long cours constituent un atout majeur de son jeu contrasté.

Si le spectacle n’est pas la grande réflexion annoncée, il démontre la possibilité de collaboration et l’attrait envers les formats originaux, dont le monde lyrique a plus que jamais besoin. Avec le Royal Opera, le Lincoln Center, la Monnaie, l’Opéra de Lille et l’Opéra de Rouen Normandie, entre autres coproducteurs avec le Théâtre des Bouffes du Nord, la révolution est en marche.

Thibault Vicq
(Paris, le 5 avril 2019)

Zauberland, Le Pays enchanté, jusqu'au 14 avril au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris 10e)

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