Zarzuela intensa avec Sonya Yoncheva à Madrid

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Pour son premier passage au Teatro de la Zarzuela de Madrid (et unique date dédiée à ce genre lyrique dans ses tournées internationales), Sonya Yoncheva était vêtue de tulle rouge « pasión », teinte qui annonce la couleur d’un engagement dramatique jusqu’à plus soif. Le déroulé de la soirée est assez étonnant : d’abord vocalement en Italie, elle s’approche de l’Espagne, pour la frôler, la titiller et enfin l’embrasser, et s’envole enfin vers Cuba. Dans la capitale actuelle du spectacle vivant, le public, pourtant habitué à des interprétations davantage dans leur jus, applaudit à tout rompre, car la soprano bulgare se régale de ce répertoire.

Le style et le charme sont des signatures incontournables de Sonya Yoncheva. Et il est possible que l’insécurité des tout premiers airs du concert lui ait donné l’envie de s’éloigner de la convention, de faire ce en quoi elle excelle. Chez Sorozábal, elle paraît en retrait et livre du bel canto sans trop de repères. Avec Moreno Torroba, on commence à entendre l’ombre de Puccini, le vertige des longues phrases et du grand huit émotionnel. Dans « La luz de la tarde se va », impossible de ne pas penser à ses héroïnes verdiennes. D’aucuns diront qu’il ne faut sacrifier en rien la tradition, mais une chanteuse qui voyage dans le monde entier n’est-elle pas en mesure de pouvoir donner sa propre vision de l’Espagne, voire de pouvoir évaluer mieux que quiconque une identité nationale ? Qui aime son travail peut attester de son incarnation sans concession. Qui vient l’écouter au Teatro de la Zarzuela s’attend à ce que deux univers se rencontrent. La prononciation espagnole est certes un peu édulcorée par rapport aux consonnes râpeuses et aux voyelles franches qu’on est en droit d’attendre, mais elle propose une langue théâtrale de sa confection, qui même si elle ne rend pas intelligible la langue de Cervantes, est en lien direct avec son timbre velouté si reconnaissable.

C’est sur son duo avec Alejandro del Cerro qu’on se rend compte du sillon qu’elle a creusé auparavant avec les modèles de la zarzuela. Le ténor ardent impressionne par le rythme de sa diction et une voix tout terrain, de graves éloquents jusqu’à des aigus projetés sans mal. Face à lui, la soprano minaude délicieusement, consciente de son rôle de femme fatale adepte du « suis-moi je te fuis ». Et c’est là qu’on se demande si la dynamique qu’elle a lancée au préalable ne s’éloigne pas trop de l’esprit vif et enlevé qu’on devrait entendre. Mais une énergie lui revient à partir de ce point, elle revoit sa copie zarzuélienne. Elle se permet même de jouer avec les stéréotypes, de percer l’âme et de parler entre les lignes. Et ça y est, elle dépasse ce point de la représentation pour emporter avec elle les spectateurs dans un espace intime. Elle nous regarde, elle nous ensorcelle. Un homme lui crie « gracias » avant un air de Las hijas del Zebedeo ; elle lui envoie un baiser soufflé depuis sa main. La respiration forte, le verbe haut, elle chante en unisson exquise avec la clarinette. Forcément, la canción de Luna, « De España vengo » met le public en transe. Elle termine le concert par une zarzuela de La Havane qui fait monter la température, et ses pas de danse sensuels et décontractés sont la cerise sur le gâteau d’une soirée devenue magique. Sonya Yoncheva n’est plus dans l’expérimentation, elle a fait tomber le corset.

Si l’un des avantages d’un concert de zarzuela est de pouvoir éviter l’Intermezzo de Cavalleria rusticana, la fabuleuse direction de Miquel Ortega, auprès de l’Orquesta de la Comunidad de Madrid est surtout à mettre en lumière. L’horlogerie fine qu’il chapeaute à partir de LEGO de rythmes produit une chaleur gardant le son captif. Le surjeu n’est pas pour les instrumentistes, mais pour les interprètes vocaux, qui sont appelés à donner toute leur chair aux personnages. L’enivrement naît de la rigueur, la musicalité nappe le moindre accent. Le chef convoque à un haletant travail d’équipe, à la réactivité remarquable, aux pizz inflammables, et parfois même à des circonvolutions wagnériennes dans l’Intermedio de La leyenda del beso. Les violons savent se faire discrets dans le prélude de Los Borrachos, alors que l’épaisseur peut venir là où on ne l’attend pas. Pas d’effets gutturaux des cordes ou de cuivres composites : l‘orchestre illumine les accompagnements et obscurcit les saillies de prime abord trop triviales.

En bis, Sonya Yoncheva reprend « Tres horas antes del día », son air préféré. Ce n’est plus l’adolescente hésitante du début de soirée ; elle s’est maintenant affranchie du trac et bouleverse. Puis dans l’habanera de Carmen (où Miquel Ortega a troqué le podium pour le fauteuil du piano), le rubato increíble fait frémir et rougir. Les questions du début se sont dissipées dans la certitude renouvelée de la bête de scène. Sonya Yoncheva a bel et bien prouvé qu’elle était faite pour la zarzuela !

Thibault Vicq
(Madrid, 29 avril 2021)

Crédit photo (c) Javier del Real

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