Une Dame blanche fondue à l’Opéra Comique

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François-Adrien Boieldieu n’aurait jamais pu vraiment imaginer que sa Dame blanche deviendrait le quatrième titre le plus joué dans l’histoire de l’Opéra Comique. Un librettiste prestigieux (Scribe), une adaptation de la première traduction française d’une œuvre de Walter Scott (l’inventeur du roman historique), et une ambiance écossaise redevenue hype depuis le début de la Restauration en France (le destin martyr souffert par les Stuarts détrônés se faisant l’écho de celui des Bourbons) n’auraient pas suffi si l’opéra, qui a vu le jour dans la précipitation comme solution de rechange à une création d’Auber ajournée, n’avait attiré les foules et entamé des tournées françaises et européennes.


La Dame blanche, Opéra Comique ; © Christophe Raynaud de Lage

En fait et lieu de la sanctuarisation des vieilles pierres humides des Highlands et du parquet qui grince, La Dame blanche prend le versant de la comédie romantique et du récit d’initiation. Un officier arrive sur les terres du château d’Avenel et achète (avec l’argent qu’il n’a pas) la bâtisse aux enchères sur les conseils d’un fantôme opposé aux desseins de l’intendant Gaveston, destiné à l’accession de propriété. Le spectre, dont s’amourache le soldat, est en fait Anna, reconnaissant illico Julien, l’héritier de la famille royale avec qui elle a partagé son enfance.

On comprend que l’Opéra Comique, à la recherche d’une lecture gothique et tendre, ait sollicité Pauline Bureau, elle qui avait habilement monté Bohème, notre jeunesse Salle Favart à l’été 2018. Cette fois, des décors d’escape game trop grands pour les chanteurs et des projections vidéos en images de synthèse aux couleurs sursaturées, enfoncent le clou à une vision scénique aussi transparente qu’un revenant. On sent la femme de théâtre dépassée par les mouvements du plateau vocal ; elle préfère ainsi ne pas s’en occuper, le laissant raide et figé. On avait presque oublié, dans cette maison lyrique innovante, que l’opéra-comique pouvait sentir la naphtaline. Quelques embrasements magiques et passages secrets ne déguisent pourtant pas l’ennui intersidéral ressenti pendant la représentation, en dépit des costumes originaux d’Alice Touvet et des lumières en faisceaux aquarelle de Jean-Luc Chanonat.


La Dame blanche, Opéra Comique ; © Christophe Raynaud de Lage

Dans cette musique loin d’être inoubliable, on accepte de se laisser porter par le parfum suranné de la modulation timide et méthodique. Les modèles de Rossini et Mozart n’ont au moins pas paralysé Boieldieu, qui répand un certain savoir-faire dans plusieurs airs et une authentique dextérité harmonique dans l’écriture chorale exigeante (défendue avec une acuité et une stratification impressionnantes par l’ensemble vocal les éléments). Les pages instrumentales ne volent pas la vedette à la scène dans l’interprétation de l’Orchestre national d’Île-de-France, aux sonorités très métalliques et parfois stridentes, ce soir. Si les violons peu vibrés terminent souvent hors des clous, le cor solo fait en revanche figure d’exception par la rondeur de ses émissions. Julien Leroy dirige en s’appuyant davantage sur les « en-dehors » des harmonies (petits motifs transitoires, passerelles et petites notes) que sur les matières, ce qui ne fait pas sortir la musique d’une impression de remplissage.

Le tenor Philippe Talbot n’est peut-être pas le Georges Brown qu’on est en droit d’attendre. On apprécie certes sa vivacité, sa générosité et sa coquette sa voix de tête, mais des fragilités permanentes de stabilité (aigus tirés, propreté gauche du phrasé) tarissent l’écoute. L’incarnation falote du personage restreint par ailleurs les capacités scéniques. Au contraire, sa guillerette partenaire Elsa Benoit émeut à la simple étreinte d’une poupée à l’acte III. Les circonvolutions se suivent et ne se ressemblent pas, la prosodie est ouverte et radieuse. Les franchouillards Jenny (Sophie Marin-Degor) et Dickson (Yann Beuron) font la paire en termes de jeu d’acteurs. La soprano pugnace se divertit dans toutes les nuances et distille de délectables effets de faux effroi ; le ténor a beau ne suivre l’orchestre qu’à de maigres reprises et perdre en endurance au I, il use de sa projection à son meilleur. Le Gaveston de Jérôme Boutillier personnifie élégamment la porosité de la pierre et l’humidité des plaines verdoyantes par une accroche et une présence percutantes. Aude Extrémo fait une Marguerite mystique et Yoann Dubruque un Mac-Irton de valeur(s).

Les ingrédients n’ont pas été réunis correctement, et c’est seulement à l’acte III que des intentions s’établissent partiellement. La glace a fondu, le chocolat a durci, la meringue a commencé à s’imbiber pour mieux s’effriter. On aura vu La Dame blanche ; elle n’aura pas tenu au corps.

Thibault Vicq
(Paris, 24 février 2020)

La Dame blanche, de François-Adrien Boieldieu, jusqu’au 1er mars 2020 à l’Opéra Comique (Paris 2e), puis ultérieurement à l’Opéra de Limoges et l’Opéra de Nice Côte d’Azur

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