Un Beggar's Opera bien dingo au Théâtre des Bouffes du Nord

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The Beggar’s Opera, Théâtre des Bouffes du Nord ; © Patrick Berger

Qui a L’Opéra de quat’sous en tête connaît nécessairement ce Beggar’s Opera, dont la comédie de Bertolt Brecht et Kurt Weill est inspirée. La trame reste toute somme la même : Polly Peachum, fille du chef de la pègre, est trop in love du bandit Macheath, qui la demande en mariage. Le daron de la meuf est véner : il s’oppose à cette union et va échafauder un plan, en complicité avec le chef de la police, pour faire pendre le gangster swag (et ainsi récupérer toute sa thune). La prostituée Jenny Diver sera la poucave de l’histoire en menant les keufs au séducteur. En rendant visite à son bae en tôle, Polly découvre qu’il a déjà une zouz : Lucy Lockit, fille du geôlier corrompu. Celle-ci est déter à empoisonner sa rivale à la mort aux rats, alors que son reup veut faire tomber Peachum pour lui soutirer son fric. La pendaison de Mack s’interrompt alors que Theresa May démissionne de son poste de Premier ministre et que la nouvelle coalition au pouvoir du Labour Party, des Verts et des Anarchistes le nomme Ministre de la Justice.

On l’aura compris, l’adaptation de ce ballad opera de 1728, est très ancrée dans l’actualité. À l’origine écrit par John Gay, sur des chansons populaires transcrites par Johann Christoph Pepusch, cette comédie musicale des « sans-dents » cherchait à aller à contre-courant du grand opéra baroque qui se jouait alors. Aujourd’hui encore, la liberté de ton, les danses du XVIIIe jouées sur instruments d’époque et les chanteurs-comédiens-danseurs de musical font un ménage détonnant. L’adaptation du texte par Ian Burton et Robert Carsen est miraculeuse de désinvolture et de politiquement incorrect. L’histoire est peuplée de récits de délits toujours impunis (député pédophile, revente de matériel informatique volé, proxénétisme de mendiantes roumaines kidnappées, poches vidées dans le Foyer de la Royal Opera House, deal d’amphet’) par un système de corruption généralisé alimenté par le capitalisme. Jamais moralisateur, toujours au vitriol, extrêmement drôle, le livret est servi sur un plateau d’argent par une mise en scène experte (également dévolue au Canadien Robert Carsen) et neuf jeunes musiciens survoltés des Arts Florissants (dirigés au clavecin par le maestro William Christie, en alternance avec Florian Carré).


The Beggar’s Opera, Théâtre des Bouffes du Nord ; © Patrick Berger

The Beggar’s Opera, Théâtre des Bouffes du Nord ; © Patrick Berger

Le Théâtre des Bouffes du Nord est l’endroit rêvé pour cette production, dans le quartier de La Chapelle, qui vit au rythme du jeu du chat et de la souris entre les vendeurs à la sauvette et la police à la sortie du métro aérien. La représentation s’ouvre sur une scène de précipitation. Une alarme tonitruante, un groupe d’individus en streetwear, une livraison volée de tablettes. Plusieurs sujets emportent une partie du butin pour se cacher côté jardin : ce sont les instrumentistes. Une fois leurs partitions numériques installées sur des cartons de fortune, le spectacle peut commencer, sur une des nombreuses chorégraphies époustouflantes de Rebecca Howell, en forme de dance battles acrobatiques. Tout ne se passe pas qu’en avant-scène, le fond étant décoré d’un empilement de cartons jusqu’au plafond. Les boîtes magiques vont révéler des éléments de décor, tels un bar ou la chambre de Polly, d’autres seront détruites sur un passage en sprint, le tout dans le sens du dosage et du rythme.

La troupe de malfrats est quant à elle épatante, aussi bien dans l’articulation d’un langage très fleuri que dans la dynamique très comédie musicale des courts chants qui lui est dévolue. Beverley Klein (notamment entendue il y a quatre ans dans le rôle de la sorcière dans Into the Woods de Stephen Sondheim, au Théâtre du Châtelet) joue une Mrs. Peachum et une tenancière de bar cougar truculentes, toujours dans une folie ravageuse. Son mari cocaïnomane (à l’instar de l’enragé Lockit, sous les traits du déchaîné Kraig Thornber, qui ira jusqu’à sniffer sa dernière trace sur une poussette, complètement schlag), incarné par Robert Burt, fait tenir sur ses épaules en un ping-pong constant le poids du père désengagé et les hautes responsabilités de ses activités souterraines. La Polly de Kate Batter est vocalement et théâtralement de première fraîcheur, Lucy (Olivia Brereton) surmonte joliment de sa voix légère des ornementations sans simagrées. Benjamin Purkiss (Macheath) fait le show sans discontinuer – miskine, séducteur, profiteur, négociateur –, malgré une prosodie parfois un peu criarde. Ses lossas et ses putains complètent un tableau sans cesse en mouvement. Courez-y – si le boulevard de La Chapelle vous est inaccessible, le spectacle passera notamment la saison prochaine par Luxembourg, Genève, Nantes et… Versailles (!) –, vous ne l’aurez pas volé !

Thibault Vicq
(Paris, 27 avril 2018)

Jusqu’au 3 mai 2018 au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris 10e), puis en tournée

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