Sébastien d’Hérin ranime Circé (de Desmarest) à l’Opéra Royal de Versailles

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Les reports liés à la Covid finissent toujours par arriver. D’abord prévu en mars 2020 dans le programme des 250 ans de l’Opéra Royal du Château de Versailles, Circé d’Henry Desmarest (également orthographié Desmarets) vient enfin nous procurer les charmes qu’il nous avait promis, dans sa première restitution depuis sa création. Sébastien d’Hérin, cofondateur de l’ensemble Les Nouveaux Caractères, s’est attelé à la tâche musicologique, en collaboration avec le Château de Versailles, pour une partition foisonnante développant les étincelles de la rencontre entre le navigateur Ulysse et la magicienne Circé.

Le compositeur, de près de 30 ans le cadet de Lully, fait au contact de ce dernier ses premiers pas à la cour de Louis XIV, non sans succès. Sa jeunesse l’empêche de briguer l’un des quatre postes de la Chapelle Royale, et Lully, si sûr de la maîtrise de Desmarest dans le style français, entrave ses projets de voyages estudiantins en Italie. Circé est son deuxième opéra, réalisé dans sa prospère période opératique de 1693 à 1698 avant son exil en Espagne, où il devient principal Maître de Chapelle du roi Philippe V. En 1707, il rejoint Lunéville, en tant que surintendant de la musique auprès du duc Léopold Ier de Lorraine. La levée de toutes les restrictions qui pesaient sur lui à Paris depuis 1699 en raison d’une affaire de mariage non consenti sont levées après la mort de Louis XIV, mais on lui préfère à Versailles d’autres candidats à la Chapelle Royale…

Une telle occasion en 2022 valait bien un enregistrement pour la collection Château de Versailles Spectacles. Des micros sont disposés çà et là, le clou du spectacle étant un imposant et dangereusement remuant mât de fortune dont nous nous sommes demandé pendant toute la représentation s’il allait tomber dans la fosse vide ou sur les musiciens. Pas de frayeur en revanche avec Les Nouveaux Caractères, qui outre un continuo caméléon remarquable (en particulier la magnifique basse de violon de Frédéric Baldassare), possèdent en leurs rangs des musiciens adeptes du relais facétieux et de l’équilibre sonore. Sébastien d’Hérin les dirige au crayon à papier (qui prend place entre ses dents lorsqu’il est au clavecin) dans une stratégie des petits pas permettant de raconter une histoire structurée. Un pacifique corps à corps musical soucieux de l’attaque s’instaure dans ces flots soucieux de plénitude et de légèreté, grâce à des points d’appui qui volent et se déplacent. La retenue réfléchie du chef facilite une assise et une subtilité de mouvement général. La parcimonie des longueurs d’archet contrôle le territoire magnétique des sonorités entre des graves et aigus très présents, mais laisse le temps de respirer à l’unisson. Si ces équilibres bien rendus tendent à s’amenuiser dans un cinquième acte moins maîtrisé (en atteste un départ repris, car manqué), la baguette convaincante de Sébastien d’Hérin opère en continu, comme un métier à tisser autonourrissant ses textures. Le chœur, en pleine possession de ses moyens, fait quant à lui durer les résonances comme une armée divine brassant les énergies orchestrales.

La prestation de Véronique Gens en Circé corrobore quelque peu les dires de Laurent Brunner, qui l’annonçait « souffrante » en début de soirée. Nous l’avons effectivement connue plus généreuse et mouvante, mais les demi-mots de tulle vocal ont le mérite ici de sonner comme des confidences. La structuration – ou plutôt l’étagement – des phrases trace autour d’elle une aura de stature. Elle se place en sentinelle des coups du sort et des sentiments, et garde une densité vocale affirmée dans son rôle de vengeresse amoureuse. Avec Mathias Vidal, la déclamation atteint son paroxysme dansant dans une rythmique dansante et une virtuosité de souffle qui lèvent le voile sur les étapes psychologiques de son Ulysse. Cécile Achille offre un chant funambule et créateur, à la fois par touches colorées et en écoulement divin. L’éden qu’elle figure superbement par un discours chanté au vibrato discret trace des contours mentalement visibles. Nicolas Courjal intègre l’homogénéité de tous ses registres à la matière orchestrale. Le timbre a la richesse texturale de la roche friable et des ronces entrelacées, l’intensité sanguine d’une projection tout-terrain, et une diction de luxe. Caroline Mutel a l’alignement clair des idées et de la voix, mais les soucis de tempo et les réguliers ricochets involontaires de notes ternissent une prosodie déjà peu diversifiée. La simplicité franche de Romain Bockler séduit, les aigus assurés de Mathieu Montagne font oublier une projection un peu fébrile, et le prégnant Arnaud Richard déploie sans mal une émission sobre et chocolatée. Prochain rendez-vous avec Desmarest pour la sortie du disque !

Thibault Vicq
(Versailles, 11 janvier 2021)

Crédit photo (c) Thibault Vicq

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