Samson Alagna et Dalila Lemieux au Théâtre des Champs-Élysée, tout en partis pris

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Oratorio par ses ensembles choraux et son orchestration, exercice de style sur les formes musicales (notamment les contrepoints et le développement des leitmotive), opéra orientaliste par procuration sur sa base dramatique, Samson et Dalila offre perpétuellement une nouvelle écoute. Le Théâtre des Champs--Élysées nous laisse apprivoiser une version de concert réunissant une distribution où chaque interprète sait se démarquer.

Commençons par Roberto Alagna, qui a approché les traits de Samson pour la première fois le mois dernier à Vienne (avant de l’incarner au Met la saison prochaine). Le ténor dispose de tous les moyens vocaux nécessaires pour cette prise de rôle très attendue. À la netteté éclatante des notes et de l’articulation (à se pâmer) s’ajoute l’intelligibilité d’un phrasé héroïque. Le vibrato s’émancipe naturellement sur toute une tessiture qui paraît sans limites. Question de goût bien sûr (les groupies étaient nombreux dans la salle), mais pourquoi continue-t-il ses simagrées au bout de trente ans de carrière ? Peut-être un reliquat de la récente production viennoise, dont la mise en scène minimaliste reposait apparemment essentiellement sur la direction d'acteurs. Dans cette version de concert au Théâtre des Champs-Elysées subsiste l’intensité à tout rompre du personnage, malmenant les nuances, et multipliant les ports de voix faisant tanguer les entrailles des auditeurs. Les attaques portent malgré elles une agressivité parfois dérangeante, alors que la technique est irréprochable. Samson ou l’entêté sans faille, dans la performance ostentatoire.

Marie-Nicole Lemieux chante la prêtresse philistine depuis quatre ans. Elle n’a quasiment jamais le nez sur son pupitre, et cela lui permet d’exercer pléthore de tours de magie dus à son superbe timbre de contralto. Sa Dalila lorgne plus du côté de la manipulation que de la souffrance intérieure inavouable. Le jeu l’anime, à l’instar de la déformation des traits, la mouvance des repères et l’effet des oscillations vibratoires. Elle réussit à faire croire aux simulacres et sculpte un imaginaire lointain par la richesse de sa projection et de ses intentions. Elle gagne sans égratignures le match contre Samson à l’acte II en exacerbant un soft power qui monte, allié d’une musicalité permanente. Dalila ou la diva guerrière.

Son père, le Grand Prêtre de Dagon, bénéficie de l’étonnante pantomime de Laurent Naouri. Les contrastes sont d’abord peu exploités au I, dans une inflexibilité de jeu et de chant toutefois soucieuse d’états stationnaires. Puis, la longueur des phrases lui fait apporter des touches rondes à sa prosodie tout en montrant l’aigreur du personnage. Au III, le baryton s’élance, s’expose rythmiquement. Nous retiendrons le soin constant à la qualité du vibrato, ainsi que la collection de « moments », révélant une panoplie de couleurs choisies. Le Prêtre ou la rigidité triomphant contre l’hérétique.

Les basses Alexander Tsymbaluk (Abimélech accompli) et Renaud Delaigue (le Vieillard), aux côtés des trois Philistins Loïc Félix, Jérémy Duffau et Yuri Kissin, complètent un plateau d’une belle homogénéité.

Le Chœur de Radio France épouse avec cohérence les changements de camp religieux de ses représentants en des ensembles tantôt incisifs, tantôt doux, mais toujours d’une précision de fer. Masculin et féminin sortent des sentiers battus pour embrasser une allégorie de ce que l’humanité peut offrir de pire ou de meilleur dans cet épisode biblique.

Le héros Mikhail Tatarnikov choisit de diriger à la russe l’Orchestre National de France (remarquable dans le toucher et les textures), qu’il fait passer de la peau de pêche à la peau de pomme, comme dans un oratorio qui aurait été écrit par Wagner. Pour lui, les innombrables fugues de Camille Saint-Saëns constituent plus des tours de force de basses qu’un roller coaster (pourtant réel) de sujets, réponses et contre-sujets. Et pour cause, ce sont les bases de cette musique qui l’intéressent, comme les fondations du temple que Samson détruira à la fin de l’œuvre. Le finale très tchaïkovskien sera le coup de massue final de cette soirée où l’art des sforzendos, du dialogue d’ostinatos rythmiques, de l’évolution des teintes à l’égal d’un coucher de soleil, et de légatos asphyxiants, aura su exprimer toutes les facettes d’une pièce incomprise en son temps.

Thibault Vicq
(Paris, le 12 juin 2018)

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