Salomé vainc en musique à l’Opéra national du Capitole

Xl_salom__-_op_ra_national_du_capitole__2026_ © Mirco Magliocca

La mise en scène n’est pas qu’une question d’intellect. Le baryton Matthias Goerne, qui s’essaye à ce métier pour la première fois, dans Salomé à l’Opéra national du Capitole, oublie qu’il doit montrer, interpréter, donner des clés de lecture, occuper l’espace et le temps plus long du théâtre musical. On n’a aucun doute sur le fait qu’il connaisse la partition sur le bout des doigts et qu’il ait une idée bien maturée de la signification de l’œuvre, mais un spectacle est par nature « vivant ». Et ce ne sont pas les poses figées et son travail trop propre de bon élève, quoiqu’en surface, à la didascalie près – comme s’il disait en permanence : « regardez comme je respecte l’œuvre » –, qui jouent en sa faveur. Sa Salomé n’est rien qu’une vision littérale du livret (dans des décors et des costumes plutôt vilains, et des changements de plateau et de lumières assez gauches, il faut le dire), et pourtant elle semble morte de l’intérieur, puisqu’elle ne comporte pas l’essence incommode des mots et de la musique. Le choix du premier degré ne réussit pas aux personnages pervers de Strauss, et c’est d’autant plus déplorable que l’érudition de Matthias Goerne est la face cachée d’iceberg dont il aurait pu tirer davantage profit dans sa lecture. Le coup d’essai fait flop.

L’événement vient au contraire de la fosse et de la distribution. Après les prouesses de Frank Beermann et de l’Orchestre national du Capitole dans Elektra en 2021 puis dans La Femme sans ombre, Salomé fait office de passage obligé, avec les mêmes splendeurs. Le chef confie dès les premières mesures le rôle principal de l’opéra, quitte à empiéter sur le territoire sonore des chanteurs. Il épice en fait l’action d’une force tellurique hallucinante et octroie un tremplin de rondeur et d’audace au chant. La baguette exerce une pression sur les matières, ainsi rendues élastiques pour un poème symphonique-cathédrale auquel s’agrègent les voix en bas-reliefs. La violence et la sophistication du mouvement délimitent distinctement les instruments alors qu’une émission-orgue, à la largeur et à la profondeur toujours justes, parsème la soirée. L’usine à chair de poule fonctionne à temps plein, et les musiciens contribuent tous magnifiquement à l’instinct animal requis quant à l’impact spontané, sur le qui-vive, de cette partition hors norme. Cette force orchestrale, presque naïve dans sa déflagration premier degré, dans sa tragédie la plus pure, de celles qu’on a envie d’écouter à fond chez soi, fait d’autant plus regretter la passivité de Matthias Goerne sur sa proposition scénique…

Quelle distribution et ce, jusqu’au Narraboth bienveillant de Fabien Hyon, aux Soldats et Nazaréens, aux cinq Juifs et au Page (Floriane Hasler). Avec l’impériale Sophie Koch, Hérodias jouit d’une projection droit au but et grimaçante. Nikolai Schukoff fait rayonner Hérode en continuité de venin et en douleur de soubresaut, en longueur filandreuse et en tonicité de phrase. Jérôme Boutillier s'empare de Jochanaan au moyen de la ligne, qui en impose par son storytelling du dogme prédicateur, son souffle infini défiant l'horizon et son timbre de crépuscule. Arrivée sur la production à la répétition générale en remplacement express de Marie-Adeline Henry, Nicole Chevalier incarne une Salomé dont elle a le plein contrôle, et non une composition qui aurait grandi sans elle. Bête de scène totale, force cosmique de la nature, la soprano est extrêmement joueuse en théâtre et en voix. Dans une œuvre où chaque personnage cherche à parler plus fort que l'autre pour souligner son pouvoir, sa Salomé chapardeuse ne cherche pas à avoir le dernier mot. Elle ensorcelle de la vitalité de sa jeunesse et cristallise ses envolées schizophréniques. C'est cette sauvagerie jusquauboutiste qui tient du miracle dans une soirée indubitablement nourrie par la musique.

Thibault Vicq
(Toulouse, 22 mai 2026)

Salomé, de Richard Strauss, à l’Opéra national du Capitole jusqu’au 31 mai 2026.
Diffusion sur France Musique le 20 juin 2026 à 20h.

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