NOX #1, la création musicale nouvelle génération à l’Opéra national de Lorraine

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Que diriez-vous à une inconnue vous abordant dans la rue pour évoquer vos amours ? L’Opéra national de Lorraine lance cette saison le Nancy Opera Xperience, « laboratoire de création lyrique » remettant en selle le territoire et impliquant les artistes bien en amont du processus traditionnel de production. Le Grand Nancy ne se résume pas seulement à la Place Stanislas, aux maisons Art nouveau du quartier Saurupt et à la Vieille-Ville. Le pouls de la ville bat aussi au bowling des Nations, au Haut-du-Lièvre, ou dans une grande surface de La Sapinière ! C’est là-bas, et ailleurs, à toute heure, que la réalisatrice sonore et productrice radio Chloé Kobuta (déjà à l’origine d’un podcast fort intéressant pour l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie) a nourri son micro de celles et ceux qui arpentaient la Métropole entre l’été 2019 et l’hiver 2020. 


NOX #1, Opéra national de Lorraine ; © Jean-Louis Fernandez

Ces kilomètres d’interviews devaient donner lieu à une déambulation dans les espaces du Théâtre pour une œuvre contemporaine entre mise en espace (David Marton), en images (Kevin Barz) et en musique (Paul Brody). L’iconoclaste metteur en scène hongrois s’est retiré du projet avec la pandémie, mais les réponses à la question « Êtes-vous amoureux ? » restaient plus que jamais utilisables dans une forme d’art à déterminer. Après « CONTINUER... », l’espace de création visuelle imaginé par le directeur de l’Opéra Matthieu Dussouillez pendant le premier confinement, a germé l’idée de courts-métrages. Et voilà, la création mondiale de NOX #1 a donc lieu en ligne, sur la durée, en douze segments filmiques !

S’il est bien évidemment question de musique, la matière première reste ici le livret. Pas une virgule n’a été retouchée des discours recueillis par Chloé Kobuta. Un opéra vraiment du XXIe siècle, en somme, par ses habitants. Le compositeur Paul Brody a utilisé le rythme et la vocalité du langage afin de structurer sa partition pour deux barytons, une soprano, une mezzo, chœur et orchestre. Il a cherché à « renverser cette hiérarchie de l’écoute » et à « présenter la voix comme une projection sonore de notre identité, indépendante des mots : une sorte de “maison acoustique” ». Et le vidéaste Kevin Barz, impliqué dès la genèse, a choisi les univers de représentation des histoires pittoresques vues à l’écran.


NOX #1, Opéra national de Lorraine ; © Jean-Louis Fernandez

Êtes-vous amoureux ? - NOX #1, telle une fantaisie documentaire et opératique, offre un portrait de générations en l’espace de quelques mots. On y cause ghosting, place de la femme, accident mortel, passion, longévité, voisine enceinte du curé, à travers des souvenirs pétillants et des prises de position malicieuses. Le franc-parler de ces destins étonnés du questionnement, apparait comme hautement nécessaire. On se reconnaît soi-même ou on identifie son entourage aux propos. Le contenu prosodique de ces pages de vie va même au-delà de l’émotion lyrique : il est tellement proche de soi, dans l’air du temps, qu’il fait l’effet d’une réalité augmentée. On en vient même à regretter un peu la littéralité de la composition instrumentale de Paul Brody, qui trivialise malheureusement cette vérité frontale du « livret ». L’effectif chambriste joue l’attente, la transition, le souvenir, la tenue, le mystère dans de belles textures qui montent parfois sagement en tension ou doublent le chant. Or la musique ne fait que suivre le cours du discours et s’évapore aussi vite qu’elle est apparue. Jonathan Stockhammer, qu’on avait entendu à l’œuvre dans le survolté Last Call à l'Opernhaus Zürich il y a deux ans, garde en tout cas en tête la fonction de la musique à l’image. Il obtient le meilleur d‘un Orchestre et de l’Opéra national de Lorraine subtil et bigarré.

Le Chœur de la phalange nancéienne, éminemment entraîné par Guillaume Fauchère, porte le rôle empathique de l’intervieweur. C‘est un confident privilégié, le moteur des discussions. Il apprivoise le langage dans ce tourbillon linéaire de l’interrogation. Le parlé-chanté de Guillaume Andrieux est électrisant depuis la collection Daum du Musée des Beaux-Arts jusqu’à la laverie, tandis que son timbre assuré figure aussi bien l’incertitude que les élans galants 2.0. Le calme poétique de Léa Trommenschlager laisse entrevoir des confessions douces et sucrées, voire une touchante retenue dans le récit d’une veuve. En explorant la simplicité pure des lignes vocales, Pauline Sikirdji accède à une expression à fleur de peau, et se permet parfois une réinterprétation facétieuse du texte. Lionel Peintre déçoit en n’optant ni pour la qualité parlée ni pour la propreté chantée ; reste un numéro d’acteur très convaincant.

La variété des courts-métrages les rend de fait inégaux ; le pire (Léna et l’allumeur de réverbères) et le meilleur (Avoir 15 ans, bientôt 16) coexistent. On ne va pas non plus révéler à quelle sauce vont être mangés les spectateurs. On vous laisse découvrir sur écran les univers loufoques (un lancer de choux à la piscine), les trouvailles visuelles (le piano en feu dans Tous des mythos), la drôlerie de certaines situations et les lieux transposés dans une nouvelle fonction, à défaut de pouvoir tous les fouler de vos propres pieds.

Thibault Vicq
(opera-national-lorraine.fr, mars 2021)

Êtes-vous amoureux ? – NOX#1, 12 courts-métrages de Kevin Barz disponibles sur le site de l’Opéra national de Lorraine

Crédit photo (c) Jean-Louis Fernandez

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