Mikhaïl Timoshenko en récital à l'Amphithéâtre Bastille : le spleen brille sous les étoiles

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De l’oubliable documentaire-placement de produit L’Opéra (sorti au cinéma en avril 2017), à la gloire de Stéphane Lissner, préparant sa première saison rutilante à l’institution parisienne, on aura malgré tout retenu trois faits : le taureau biberonné à la musique de Schönberg pour le Moïse et Aaron de Romeo Castellucci, l’assistante de Benjamin Millepied passant son temps à courir après le directeur de la danse d’alors dans les couloirs, et surtout l’arrivée à Paris du jeune baryton-basse Mikhaïl Timoshenko. En dépit d’un traitement de téléréalité, le chanteur était présenté comme une révélation prometteuse. Hier intimidé devant Sir Bryn Terfel, à qui il demandait des conseils à demi-mot, l’ancien membre de l’Académie de l’Opéra national de Paris s’est depuis produit sur les deux scènes de la Bastille (à plusieurs reprises) et à l’Opéra de Monte-Carlo (dans I Masnadieri).

Ce soir, en récital, il livre une intériorité puissante, quelle que soit la valeur ou la hauteur de ses notes. La tessiture est large, les silences sont porteurs de sens. Son regard économe en expressions suscite un étonnement, une fascination et une adhésion au moins proportionnels au charme de son timbre tendre. Il communique une âme russe sans démesure en première partie. L’opus 8 de Rachmaninov ranime une galanterie moelleuse, bordée de fraîches nuances. La douleur de Tchaïkovski et le brouillard venteux de Nikolaï Medtner se manifestent au piano sous les doigts de Thibaud Epp, sculpteur de son, tandis que Mikhaïl Timoshenko garde un horizon fixe. Le chemin n’a rien du parcours de santé balisé : les decrescendos traduisent ce chagrin qui s’interdit le bonheur, le langage musical épuré et étiré capture les mots dans une densité inouïe. Ces syllabes, que l’on comprenne ou non le russe, sont énoncées dans la perfection d’une lecture publique de poème, où consonnes et voyelles jouent en face à face. Imperturbable, le chanteur oscille entre statisme puissant et liberté claire au plus proche des modulations. La précision du rythme permet à la voix de profiter de sa cour de récréation ; l’Histoire d’une puce de Moussorgski fera même appel à des ressorts comiques basés sur l’alternance entre les phrasés, du piqué théâtral bien mené (les rires) aux formes plus liées de l’histoire contée. Le jeune Russe prend les traits du clown pince-sans-rire, et fera jaillir de ses aigus pimpants la source des eaux qui dorment.  

La seconde partie, séparée de la précédente par un premier mouvement un peu sage du quintette n°1 de Louise Farrenc par d’excellents instrumentistes de l’Académie (manquant toutefois d’alchimie intermusicale), est consacrée à la mélodie française. Ravel confirme les facilités de Mikhaïl Timoshenko pour le répertoire festif ou plus décalé, élancé par de réjouissants balancements pianistiques. Sa déclamation jusque dans des graves soyeux, dans un français ahurissant de netteté, se marie aux mélodies postimpressionnistes de Ropartz et de Duparc, et évite les égarements grâce à son enracinement dans les accords joués par Thibaud Epp. On pourrait reprocher à ce dernier de trop vouloir associer des images concrètes à l’harmonie, par les nombreux Polaroïds musicaux qu’il propose, et de ne pas suffisamment sélectionner les parties qui lui semblent les plus importantes. Ce qui est sûr, c’est que le piano a une place disproportionnée par rapport au chanteur dans l’équilibre sonore. La complicité entre les deux hommes ne fait aucun doute, tout comme la noblesse de leurs opérations. Et après cette soirée, les images cinématographiques s’effacent largement au profit du pouvoir du direct : la curiosité s’est muée en intérêt marqué sur la suite de sa carrière.

Thibault Vicq

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