© Caroline Doutre
En Écosse, il pleut, on fait la guerre, on dort debout et on tient dur comme fer au pouvoir, du moins dans Macbeth de Verdi. Rien de tel pour rappeler que l’automne est arrivé et qu’il va falloir s’y faire ! Blague à part, ce titre ouvre un large champ de nuances et offre un coup de projecteur à l’orchestre d’une maison lyrique, et à leur pilote. Voici donc le premier opéra de Pierre Dumoussaud dans son mandat – depuis début septembre – de directeur musical de l’Opéra Orchestre Normandie Rouen… et qui augure du meilleur pour la suite de leur collaboration.
De cette œuvre inconfortable, le chef restitue les micro-organismes corrosifs, la violence poisseuse et les éclaboussures fulgurantes. Pour cela, il perce l’engrenage harmonique. Un de ses mantras : ne jamais traîner, pour que la musique puisse toujours avoir l’ascendant, voire précéder le mouvement. Dans l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, les cuivres sont droits et nobles, et les cordes incisives – dont de copieux altos – fomentent une base rythmique intense qui agit en catalyse des obsessions des personnages. L’adrénaline insufflée par Pierre Dumoussaud à travers des motifs ou des thèmes qui se coupent tour à tour la parole, réagit à l’appel des ténèbres sous une forme toujours différente. Émerge alors un drame assourdissant et brumeux, au son de soubresauts et de névroses profondes, ancré dans des traditions ancestrales et dans ce que le temps a emporté avec lui. Si les matières se métamorphosent, l’émission des instrumentistes s’avère d’une lucidité catégorique. L’étrangeté et la grandeur se font la courte échelle, pour un panorama puissant de retable, entre les pôles irréconciliables du bien et du mal.

Macbeth - Opéra Orchestre Normandie Rouen (2026) (c) Caroline Doutre
Ambre Kahan, pour sa première mise en scène lyrique, a du mal à mettre bout à bout les fruits de son travail préparatoire. L’ambiance écossaise, dans le sillage de Braveheart et de Highlander, est indubitablement là. L’astucieux décor d’Anne-Sophie Grac, présentant le palais comme construit sur des ossements et divisant l’espace en autant de hors-champs potentiels, est une promesse qui peine à trouver sa concrétisation dans l’action, car la lenteur et la latence des comportements se confrontent à l’action et à la saleté en corollaire de la musique. La terre (sans boue) est trop propre, les (charmants) costumes (de Colombe Lauriot-Prévost) sont trop lisses. En étant réticente à animer le chœur – regroupement d’accentus et du Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, par ailleurs concentré mais pas toujours bien ensemble – et avance des idées sans les développer –, Ambre Kahan omet un maillon dramaturgique. Miroirs à la place du visage des sorcières, complémentarité de Macbeth et de la Lady, peinture hallucinée, ritualisation des relations : ce qui est peut-être très clair dans son esprit a du mal à passer le seuil de la représentation, par manque d’outils concrets. On n’est ni « emporté », « révulsé » ou « troublé », selon les émotions qu’elle aspirerait faire vivre au spectateur ; seulement embêté que la magie n’opère pas autant qu’elle l’aurait pu.
On devine chez le baryton Aleksei Isaev, annoncé souffrant, comment en pleine forme, il aurait déployé en Macbeth son goût de la phrase, son mystère persévérant et son souffle incommensurable. L’impact de l’affliction existe pourtant bien ce soir. Roi intérieur à la ligne sans déviation, il chante les choses en les pensant pour lui-même avant les autres personnages. Il s’en sort donc déjà très bien, dans une violence de la discrétion qui place le protagoniste sur les hauteurs de l’ambigüité. Il est certain que la stupéfiante Ekaterina Sannikova témoigne d’une palette très large, dans l’escalade de la pulsion incontrôlable. Elle constitue une créature de jeu jusque dans une voix-venin au long cours qu’elle ponctue et transforme au bon vouloir des émotions de sa Lady Macbeth-tornade. Le quarté des rôles se goupille finement avec la basse Peixin Chen, Banco qui cristallise en son timbre poignant la noirceur de l’œuvre, et avec le ténor Matteo Roma, Macduff de la sidération expressive. Une ouverture de saison scéniquement inoffesnive, mais qui tient musicalement ses promesses !
Thibault Vicq
(Rouen, 25 septembre 2026)
Macbeth, de Giuseppe Verdi :
- à l’Opéra Normandie Rouen jusqu’au 3 octobre 2026 (date à laquelle est diffusé gratuitement le spectacle sur la place de la Cathédrale et dans toute la Normandie)
- à l’Opéra National de Bordeaux du 14 au 22 avril 2027
26 septembre 2026 | Imprimer

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