Les Ombres ressuscitent Sémiramis de Destouches à l’Opéra Royal de Versailles

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L’histoire opératique d’André Cardinal Destouches commence à la cour de Versailles avec Issé, en 1697. Sérieux revirement pour le missionnaire au Siam puis combattant dans l’armée, enrichi des cours de composition d’André Campra à son retour en France ! Les succès se suivent mais ne se ressemblent pas, au Château comme à l’Académie royale de musique, dans lesquels il occupe des responsabilités artistiques et d’influence à partir des années 1710. L’ensemble Les Ombres (nous revenons au XXIe siècle) poursuit sa redécouverte de Destouches après la cantate Sémélé gravée en 2015 :  sa restauration de la tragédie lyrique Sémiramis donne lieu – suite à une représentation à Ambronay fin 2018 – à un enregistrement pour le label discographique Château de Versailles Spectacles, dans l’écrin d’une version de concert enregistrée à l’Opéra Royal.

Sémiramis « devrait » aimer le roi et mage Zoroastre. Or elle brûle pour Arsane, avec qui l’union permettrait de dévier Amestris du trône dont elle est l’héritière légitime. Mais celle-ci aime aussi Arsane et a du mal à supporter sa relation avec Sémiramis, qui s’avère in fine être la mère du jeune homme. C’est à cette révélation que Sémiramis, sous le choc et poignardée par erreur par Arsane, valide l’union de son fils avec Amestris.

Le rare plaisir d’entendre Éléonore Pancrazi dans un premier rôle, lui allant de surcroît comme un gant, relève du régal. La stature royale, avec la posture d’un personnage injonctif cachant ses desseins, la mezzo-soprano met bout à bout des pierres précieuses de notes. Ce diadème musical extirpe une manipulation-séduction toxique à travers des soupirs expressifs, des appoggiatures tempérées, et des accélérations et décélérations de prosodie terrifiantes de vérité. Le medium et le grave sont porteurs d’une profondeur prenante qui installent le volet de pardon et de compassion que Sémiramis vise à obtenir. Si la psychologie est à double vitesse, la chanteuse l’imbibe d’atours complémentaires. Emmanuelle de Negri fait oublier les craintes de l’avoir annoncée souffrante en début de soirée. Toujours volontaire dans les changements d’humeur d’Amestris, elle aurait même été en mesure d’assurer une version scénique ! Elle possède une façon de sauter à pieds joints dans le chant, et d’y garder une dense texture d’émission persistante dans la longueur. En sanctuarisent la moindre de ses phrases comme une pierre angulaire de l’action, elle l’auréole de sentiments et de mythes enchevêtrés. Une épatante collection de bocaux de caractères se constitue alors au fil du concert. Mathias Vidal peut faire confiance à sa projection de feu, qu’il décline et étend à l’envi en développements véloces et magnanimement articulés. La nuance forte a beau être régulièrement en première ligne, le prolongement des attaques en phalanges nouvelles questionne à tout moment nos certitudes, et ce fleurissement enraciné mérite largement d’être applaudi. Thibault de Damas interprète un Zoroastre craintif et aigri, concordant avec l’écriture du livret, mais très vert et sec dans le timbre. Il grossit le trait sur toutes ses nouvelles notes, ce qui l’empêche de mener à bien un authentique cheminement musical. Le miel et les abeilles pénètrent les vocalises de Judith Fa, impeccable Prêtresse et Babylonienne ; Clément Debieuvre, aérien en premier lieu, perd légèrement le cap et le souffle en seconde partie ; David Witczak s’acquitte dignement de ses courtes parties.

Le Chœur du Concert Spirituel a été préparé avec de la potion magique par Hervé Niquet tant il nous étourdit de panache. Il dépasse ses fonctions de catalyse du drame grâce au relief de tous ses pupitres. Sylvain Sartre dirige l’ensemble Les Ombres (qu’il chapeaute à la ville avec Margaux Blanchard) sans ostentation. C’est justement la discrétion, la volonté de ne pas trop en faire, qui emportent l’adhésion. La sophistication de l’exécution réside dans le cumul d’un contenu polymorphe qui ne sonne jamais « attendu ». Ce que la pulpe est au jus de fruit, l’orchestre l’apporte à la musique : une suspension, une essence, un cluster qui change de main. Parfois les facettes se colorent, les rythmes se déploient et les volumes montent jusqu’à un point focal idéal. À la fin de l’envoi, ils touchent !

Thibault Vicq
(Versailles, 4 mars 2020)

 

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