Les Fantômes de Versailles : ectoplasmes léthargiques à l'Opéra Royal

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Les Fantômes de Versailles, Opéra Royal de Versailles ; © Karli Cadel 

Les Fantômes de Versailles de John Corigliano, créé en 1991 au Metropolitan Opera pour le centenaire de l’institution new-yorkaise, appelait par son seul titre des représentations à l’Opéra Royal du Château. Son sujet – Beaumarchais faisant revivre Figaro, Suzanne, Chérubin, Almaviva et Rosina, du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, pour gagner le cœur de Marie-Antoinette –, temporellement en phase avec l’époque de construction du Théâtre pour le mariage de Louis XVI et de la princesse d’Autriche, était ici une évidence. Marquer le coup comme case de début de calendrier de l’Avent au sein d’une majestueuse saison anniversaire à Château de Versailles Spectacles, c’était bien vu. Encore fallait-il que l’ouvrage soit à la hauteur de l’événement…. Parce qu’entre un livret benêt, une mise en scène kitschissime (façon « La Révolution pour les nuls ») et une musique indigeste faite (en partie) de courts emprunts à Mozart ou Rossini et de procédés ennuyeux, la soirée n’est rendue presque supportable que par la prestation musicale, de bonne facture.


Les Fantômes de Versailles, Opéra Royal de Versailles ; © Karli Cadel

Cette création française a au moins le mérite de faire parvenir à l’Hexagone l’œuvre d’un compositeur américain au catalogue bien fourni. Son second opéra, The Lord of Cries, est d’ailleurs attendu en 2021 à l’Opéra de Santa Fe. Dans Les Fantômes de Versailles, deux univers musicaux se chevauchent : le temps de la narration, par les spectres de Louis XVI, Marie-Antoinette et Beaumarchais, et le temps du théâtre dans le théâtre (la pièce que Beaumarchais écrit pour Marie-Antoinette pour changer le cours du destin de cette dernière, avant que le passé ne refasse surface). Au premier acte, on y trouve des pastiches de récitatifs, des ondes d’échos distillées pour les souverains (avec un glockenspiel tintinabulé), de nombreux solos de bois (mention spéciale aux excellents Pierre Makarenko au hautbois, et Benjamin Christ à la clarinette). La seconde partie est tournée vers une écriture plus sombre en strates, et des passages de musique de chambre. Les effets minimaux ou les hystéries gadget en tutti ont raison d’un spectateur de plus en plus désabusé par cette succession de saynètes. On n'ose pas imaginer l’orchestration d’origine pour la fosse du Met, revue à la baisse depuis la première, et désormais calibrée pour les Festival de Wexford et de Glimmerglass (celui-ci coproduisant le spectacle)... Même si une citation intéressante de John Corigliano donne du sens à ce morcellement musical, à cette déconstruction (« La Révolution française est l’ultime déclaration moderniste. Tout détruire. Ne rien construire sur le passé. Il n’y a pas de passé »), l’Orchestre de l’Opéra Royal, tout nouvellement formé, trouve une incarnation incomplète sous la baguette de Joseph Colaneri. Souvent trop fort, l’ensemble propose peu de recherches de couleurs à travers le chef, et les sons peinent à épouser des formes souples. L’intensité est là, la matière est en rupture de stock, la stricte lecture de partition prévaut. 

Le synthétiseur, qui fait office de clavecin, orgue et machine à fades, n’est pas l’unique composante qui prête à sourire. Les diatribes moralisatrices du livret de William Hoffmann et la mise en scène de Jay Lesenger sont ce que l’industrie culturelle américaine produit de plus fade. Format en monologues dans des décors de vaudeville, évocation de la Terreur avec des mini-guillotines portatives, combat de sabres ni fait ni à faire, ou commentaires de Marie-Antoinette sur le spectacle auquel elle assiste : tout concourt à discréditer l’ouvrage devant un public français à travers cette vision disneylandesque, bien que la clarté de la lecture soit mise en place.


Les Fantômes de Versailles, Opéra Royal de Versailles ; © Karli Cadel

Il reste donc les chanteurs, plutôt bien distribués, mais sans réel engagement (à l’exception du maléfique Bégearss de Christian Sanders, d’une présence ricanante et d’un moelleux salutaire, quoiqu’aux aigus vrilleurs). Yelena Dyachek campe une Marie-Antoinette sans revendication de jeu d’actrice, aux segments vocaux tracés distinctement, et à la mélancolie prenante. Jonathan Bryan est concis et velouté en Beaumarchais sentimental et droit dans ses bottes. La netteté remarquable de Figaro (Ben Schaefer) et l’éclat de Susanna (Kayla Siembieda) se greffent agréablement au timbre précieux et fourni de Rosina (Joanna Latini), ainsi qu’à la Florestine aérienne et anticipatrice d’Emily Misch, et à l’Almaviva voltigeur mais trop lyrique de Brian Wallin.

En sortant du Château de Versailles, un épais brouillard lénifiant enveloppe la ville. On se souvient alors d’une citation des derniers instants de Marie-Antoinette, Première Dame fantôme dans l’opéra de Corigliano, avant de revivre son exécution sur l’échafaud : « Merci pour ce moment de paix ».

Thibault Vicq
(Versailles, 4 décembre 2019)

Les Fantômes de Versailles, de John Corigliano, jusqu’au 8 décembre 2019 à l’Opéra Royal de Versailles

Crédit photo (c) Karli Cadel

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