© Julien Perrin
Rater un concours n’exclut pas la reconnaissance ultérieure. L’adage se vérifie avec Giacomo Puccini, dont le premier opéra, Le Villi (Les Willis), n’a même pas fini parmi les cinq premières récompenses d’un appel à œuvres en un acte, par l’éditeur Edoardo Sonzogno à Milan, en 1883. Ricordi, éditeur concurrent, a tellement cru en ce jeune compositeur qu’il en a permis la création scénique à Milan, puis à Turin sept mois plus tard dans une version remaniée en deux actes, que l’Opéra Nice Côte d'Azur présente en ce moment (en coproduction avec l’Opéra Grand Avignon, l’Opéra de Marseille et l’Opéra de Toulon – ce dernier programmant bizarrement un autre spectacle, Putting It Together de Sondheim, aux mêmes dates…). Si Mimì et Rodolfo se cachent déjà subrepticement dans des airs aux abondants élans, la ligne n’est pas encore placée sous le signe de la continuité, mais plutôt du développement, presque dans son sens symphonique. Il en va de même pour le maillage orchestral, tourné davantage vers l’harmonie et la verticalité que vers la mélodie et l’horizontalité.
La deuxième mouture de Le Villi veut en effet « tout donner » en 1h10, avec ses exquis interludes instrumentaux et ses grandes scènes, malgré le nombre réduit de personnages : trois. Ne cherchez pas le vérisme, il n’y en a pas, puisque la trame s’inspire d’une légende de la Forêt-Noire. Anna meurt de chagrin après avoir été abandonnée par son amant Roberto (profitant de son absence pour séduire une autre femme), qui lui avait pourtant promis sa main. Lorsque celui-ci se rend compte qu’Anna était une femme bien et revient au village, elle est déjà morte. Guglielmo, le père d’Anna, cherchait vengeance ; il l’a trouvé en l’action des Willis (les Villi), esprits des femmes trépassées par le désespoir amoureux, qui font danser jusqu’à son décès Roberto aux côté du fantôme d’Anna.

Le Villi - Opéra Nice Côte d'Azur (2026) (c) Julien Perrin
À l’interprétation scénique, Stefano Poda ne va pas chercher midi à quatorze heures. Il fait du Poda en disque rayé, dans un décor plutôt esthétique mais inusité, et ressasse dans la note d’intention ses bonnes vieilles rengaines sur la dualité. Un arbre, des néons, des figurines de femmes dans des boîtes en verre, des cordes noires, un cercle lumineux : tout aurait pu avoir du sens dans n’importe quel autre opéra. On est certes loin du fiasco, l’homme couteau-suisse sachant coordonner relativement efficacement toutes les variables dont il a la responsabilité (lumières, costumes, scénographie…), bien que la direction d’acteurs et surtout les chorégraphies, d’une ringardise absolue, ne soient pas son point fort. On est souvent proche du ridicule new age, alors que ses concepts de rituels païens et ses accumulations d’accessoires dans les parois auraient pu mener à de bien belles choses, en tout cas moins vainement tape-à-l’œil. La panne de surtitres durant la représentation ne fait que souligner ce constat d’une mise en scène très partiellement au service de l’œuvre.

Le Villi - Opéra Nice Côte d'Azur (2026) (c) Julien Perrin
L’oreille est sans cesse sollicitée pour le mieux dans la direction musicale de Valerio Galli, toujours un pied dans le romantisme pour les sonorités fluides et cristallines qu’il insuffle à un Orchestre Philharmonique de Nice la plupart du temps en velours côtelé (quand les violons ne ripent pas). Point de larmoyance naïve, seulement une atmosphère organique qui avance dans sa propre évolution. Le mystère surnaturel est bien là, dans ce paradis des chants et des contrechants à l’écoulement simple, dans ces nuances vraiment modulables soumises aux pouvoirs de la nature. Il apporte peut-être sa touche secrète avec une pudique brise de musique française, qui fait élargir et rétrécir les lignes et interlignes de la portée à la guise de l’émotion, et évaporer les textures dans des transitions discrètes et sensibles.
Armando Noguera (Guglielmo) carbure à l’émotion verdienne, et sait toujours remettre une pièce dans la machine du bouleversement intranquille. Sa recherche du beau le mène constamment à une ampleur dramatique de premier ordre. Thomas Bettinger triomphe du souffle et de la phrase au long cours, et offre un ambitus très large de l’effroi, de l’espoir et des regrets. Vanessa Goikoetxea anticipe dès le début de l’opéra la douleur future d’Anna, avec une intensité de l’amour et de l’instant, et une voix argentée qui rayonne en arc-en-ciel. La comédienne Monica Guerritore, peu mise à contribution par Stefano Poda à part pour rendre l’action plus confuse qu’elle n’est censée l’être, s’acquitte de son parlé de façon fiable, tandis que le Chœur de l’Opéra de Nice rend grâce à l’écriture de Puccini, pour œuvre monumentale dans son intimité et qui aurait sûrement mérité d’être couplée en diptyque pour ne pas laisser le spectateur sur une stimulation musicale si courte.
Thibault Vicq
(Nice, 26 avril 2026)
Le Villi, de Giacomo Puccini, à l’Opéra Nice Côte d’Azur jusqu’au 30 avril 2026
27 avril 2026 | Imprimer

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