Joyce DiDonato et Antonio Pappano à Saint-Denis : une rencontre de lumière

Xl_image6 © Christophe Fillieule/Festival de Saint-Denis 2019

Dans l’histoire de la musique lyrique, songer à Jeanne d’Arc téléporte chez Verdi ou Honegger, chez Tchaïkovski ou Gounod. Quelques autres ouvrages se sont perdus en chemin, oubliés par le public ou les théâtres. La courte cantate pour voix seule de Rossini, écrite en 1832 avec accompagnement au piano, reçoit les honneurs d’une orchestration par Salvatore Sciarrino au moment du Festival Rossini de Pesaro en 1989. Les timbres instrumentaux veillent à rassembler les forces naturelles en éveil vers l’appel aux armes supervisé par la bergère de Domrémy. Les clairons de la bataille élisent domicile dans le destin d’une femme ayant obtenu la révélation divine.

Joyce DiDonato, en cette première semaine du Festival de Saint-Denis, nous fait braver la tempête Miguel pour l’écouter chanter le portrait d’une héroïne forte. La voix tire profit de la pierre de la Basilique Cathédrale dans des échos miroitants, face à un Orchestre de l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia aux cordes florales et aux vents bucoliques ou martiaux. La mezzo aime s’affranchir des codes du belcanto, les cassures dans la prosodie ne l’effrayent pas. Elle nous transporte dans son sac à dos, telle une routarde avide de découvrir des contrées inexplorées. Elle valorise davantage son avancée dans la musique et son instantanéité, plutôt que son empreinte vocale. Le plaisir à recevoir ses graves solennels et son irradiante réécriture vocale nous comble. Or les aigus paraissent parfois subir un verrouillage, de même que le tissage ornemental souffre d’esquives ci-et-là. L’imprécision et la contrainte assèchent le discours vocal, comme recroquevillé : les rayons nés de la lumière préliminaire perdent alors de leur superbe. Si Joyce DiDonato offre une Jeanne incarnée, du côté de chez Berlioz ou du grand opéra français, quel dommage que cette émission émiettée se superpose à un phrasé si créatif.

La Mort de Didon, qu’elle interprète ensuite, est le bis de trop. Avec moins de vibrato, la justesse s’affaisse lourdement, et la mezzo-soprano ne parvient à croquer qu’un personnage passif et tristounet.

L’Orchestre de l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia ne se laisse quant à lui nullement dérouter par ces quelques baisses de régime. Antonio Pappano est le messager d’une douce sauvagerie fort à propos, passant par un jeu très vertical de ses instrumentistes. L’électricité ciselée s’affirme dès l’ouverture du Siège de Corinthe, de Rossini. Dans cette introduction aux percussions un peu zélées, le piccolo s’y détache nettement au cœur de la mêlée chatoyante. La Sérénade n°1 de Brahms efface les angles dans un ravissant flot aquatique. L’Allegro Molto est un écrin de bois flottants et de cordes rescapées, où des cuivres imbibés d’iode illustrent la lumière déclinante sur l’océan. Dans le premier Scherzo, les thèmes se chantent gourmands et se croquent à pleines dents. La surface d’un tapis sonore est chevauchée par des montées ingénieusement disposées. L’étirement de l’espace de jeu obtient ensuite une autorisation de territoire dans les Minuetti. Le marin se mue en terrestre et en aérien. Antonio Pappano tamise un sol de sable cachant une caverne aux mille résonances. Le phare rythmique présente l’énoncé d’un horizon propice à l’accalmie, avant que le fantôme de Beethoven peuple les deux derniers mouvements. Pas de guerre d’égo dans les pupitres, pas de tempos trop rapides qui saperaient les efforts des musiciens dans l’acoustique de la demeure funéraire des rois de France. Les sons en reflets confirment une fois encore la vitalité d’un ensemble superlatif, sous la direction d’un chef de l’alchimie.

Thibault Vicq
(Saint-Denis, le 7 juin 2019)

Crédit photo : Christophe Fillieule/Festival de Saint-Denis 2019

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