© Simon Van Rompay
Dans Idoménée de Mozart, la mer crée, ressasse et ôte. Au National Theatre de Prague, où le spectacle a d’abord été joué, puis maintenant à la Monnaie de Bruxelles, le metteur en scène Calixto Bieito file la métaphore du flux aquatique à travers les traumatismes des personnages. « Pas très original », pourrait-on arguer… et on aurait largement raison, déjà parce que planter le décor d’un opéra dans un hôpital psychiatrique trahit souvent un manque d’idées, surtout lorsque l’action (certes réduite) est aussi peu éclairée de dramaturgie. Ensuite parce que Calixto Bieito se complait de façon paresseuse, dans l’auto-référencement (ours en peluche, plastique déchiré, chœur prédateur et accusateur…), à la vaine recherche de sens et d’inspiration, dans un décor sans ambition, qu’il utilise certes au maximum de ses capacités – c’est la moindre des choses pour des parois amovibles –, et de répétitives et inutiles vidéos d’IRM de cerveau. Quel terrible ennui génèrent cet Idoménée, à jamais marqué par la guerre, et ces autres figures dont on est tout à fait incapable de comprendre les desseins, échanges et niveaux de conscience !
La vérité est plutôt dans la fosse, avec le geste « post-baroque » d’Enrico Onofri, mû par les rythmes pointés et l’exactitude de l’horlogerie percussive interne. Mozart a ainsi l’élégance de la forme et le mordant du contenu. Le son s’entend par ses articulations plutôt que par ses couleurs : il fonctionne en cellules et en onomatopées d’une grande humanité, rejointes d’un ciment de velours. Le chef applique en quelque sorte mieux le concept de mise en scène que l’auteur de cette dernière ! Il suit toujours le fil d’un instrument et d’un ostinato plus généralisé, et soutient la violence des cors et trompettes pour s’immiscer dans les abysses d’un Orchestre symphonique de la Monnaie prospère dans l’exploration dynamique. Le violoncelle continuo, intrépide en volumes et à peine vibré, contribue lui aussi à la tension singulière des récitatifs.

Idoménée - La Monnaie (2026) (c) Simon Van Rompay
Le saisissement est également de la partie avec les Chœurs de la Monnaie, que la préparation d’Emmanuel Trenque a rendu éminemment réactifs à la battue d’Enrico Onofri et soucieux d’une patte groupée, submergeante ou interrogative. Côté solistes, les deux sopranos remportent tous les suffrages. Shira Patchornik répond aux envies d’horizon d’Ilia. Elle chérit la moindre modulation et modifie la perception auditive du temps musical en gravant son expressivité directement dans le détail de la ligne. Elle garde pour crédo la beauté de l’émission et la complétude de l’émotion. Kathryn Lewek parie sur l’imprévisibilité pour construire une présence sonore insolente et une agilité féroce chez Électre. Elle part de la substance – une liqueur un peu vaporeuse, une pâte à modeler ouverte à n’importe quelle manipulation –, la fait varier, offre une piste de lecture et en dévoile une autre, puis encore une autre, pour un ébouriffant festival de la voix.
L’emphase vocale de Gaëlle Arquez contraint Idamante dans ses développements, par une certaine monotonie qui s’installe. La mezzo a tendance à trop s’attarder sur la moindre note, à faire résonner chaque étape des vocalises, si bien que la phrase perd de sa saveur sur son entièreté. L’instrument friable de Michael J. Scott en Grand Prêtre de Neptune ne fait pas d’ombre à l’autre ténor, dans le rôle-titre. Cependant, la conviction de Joshua Stewart se perd régulièrement dans une énergie à court de souffle. Le roi semble subir le flux mélodique, et le discours musical en pâtit, alors que la solidité de la projection et la qualité du timbre auraient pu communiquer de véritables intentions.
Thibault Vicq
(Bruxelles, 11 mars 2026)
Idoménée, de Wolfgang Amadeus Mozart, à la Monnaie (Bruxelles) jusqu’au 28 mars 2026
15 mars 2026 | Imprimer
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