Grim(m)age doux-amer à l'Opéra national de Lorraine

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Hansel et Gretel, Opéra national de Lorraine ; © Opéra national de Lorraine

Hansel et Gretel, Opéra national de Lorraine ; © Opéra national de Lorraine

Reprise de la production d’Angers Nantes Opéra (saluée par notre confrère Emmanuel Andrieu) à la saison 2015-2016), Hansel et Gretel remet au goût du jour le conte des frères Grimm, connu de tous. Le Märchenspiel d’Engelbert Humperdinck, commandé par la sœur du compositeur, édulcore une partie de la cruauté de l’histoire originelle, mais traduit musicalement les impasses morales des personnages. La notion de la nourriture est dispersée tout au long du livret, et se lie à des facteurs sociaux dans la mise en scène pertinente d’Emmanuelle Bastet : la faim criante, le jeu avec une bouteille de lait (qui poussera Gertrude à envoyer ses enfants dans la forêt), le grignotage des restes par les chats de gouttière et les rats, le gavage d'Hansel (avec de la crème Chantilly) par la sorcière, la maison en pain d’épice (étalage sucré digne d’une pâtisserie huppée), ou le four où périra la sorcière. Dans un décor gris, comme la moyenne des rayonnements contraires d’un père bienveillant et d’une mère indigne, plane l‘urbanisation uniforme sans avenir. Hansel et Gretel sont des enfants de la rue et vivent dans des bennes à ordures. La forêt a remplacé ses arbres par des lampadaires dont l’inclinaison changeante impliquera la désorientation des enfants. Au rayon des poubelles, le grand format constitue le logement familial, et le mini-format contient les fraises cherchées dans la forêt.

L’ambiguïté entre le point de vue des enfants et le pessimisme paysager affiché dans la première partie pose d’excellentes questions. Après l’entracte, la débauche de couleurs de la maison sucrée, où la sorcière se met en scène en tenue extravagante de cabaret avec son chat, va plus loin que ce qui est évidemment attendu : la maléfique vieillarde regarde le spectacle de son propre reflet dans les yeux de ses victimes potentielles, et n’est pas uniquement la sempiternelle allégorie de la société de consommation.


Hansel et Gretel, Opéra national de Lorraine ; © Opéra national de Lorraine

La mezzo Yete Queiroz et la soprane Marysol Schalit incarnent un Hansel et une Gretel indissociablement éblouissants, tant l’une ou l’autre parvient à se mouvoir dans la tessiture de la seconde. Jouer l’enfance sans l’infantiliser est la mission hautement réussie des deux chanteuses. Josef Wagner (le père) et Deirdre Angenent (la mère) apportent une force massive, un yin et un yang germaniques faisant corps avec les rôles. La Sorcière savoureusement emphatique de Carole Wilson, malgré un vibrato un peu ample, et Jennifer Courcier (Marchand de Sable et Fée Rosée), saupoudrant ses moments de délicatesse belcantiste, viennent assaisonner une texture sonore plurielle.

Thomas Rösner dirige un Orchestre symphonique et lyrique de Nancy en grande forme (hormis les bois, qui gagneraient à soigner leur accord, et les violons, qu’on aimerait entendre plus souvent jouer juste), en créant une ganache sonore aérée, si fondante qu’elle avance pas à pas sur sa base rugueuse, et si dense qu’elle peut s’ancrer dans des accords grandioses. Son interprétation terre-à-terre du fabuleux post-wagnérisme d’Humperdinck anime les accès folkloriques et aère le drame contenu. La représentation directe du conte et la double lecture psychanalytique s’en trouvent comblées à égale teneur.

« Croque ou crève », prononce la sorcière. Pour ce spectacle, nous choisissons la première option… à pleines dents !

Thibault Vicq

Jusqu’au 27 décembre 2017 à l’Opéra national de Lorraine

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