Fosse, l’Opéra Comique dans le parking du Centre Pompidou

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À l’heure des derniers jours de l’exposition Opéra Monde. La quête d’un art total au Centre Pompidou-Metz, celui du centre de Paris programme Fosse, création musicale de Franck Krawczyk à l’initiative de l’Opéra Comique, mise en lumière par Jean Kalman et en espace par le plasticien Christian Boltanski. Ce trio créatif avait investi la Salle Favart en février 2016, alors en travaux de rénovation, dans l’installation Pleine Nuit. Maintenant, le rendez-vous est donné pendant trois jours au parking de Beaubourg, alors que Christian Boltanski présente plus de cinquante ans d’actes artistiques dans Faire son temps, au dernier étage du bâtiment à tuyaux apparents. La performance est une nouvelle fois déambulatoire, sonore, instrumentale, vocale, visuelle, dans la pénombre. C’est une boucle de cinquante minutes, qui se répète trois fois de suite, et où l’entrée et la sortie des visiteurs se font à leur propre initiative. Le compositeur a souhaité transposer les codes de découpage de l’opéra dans un espace qui ne lui est généralement pas dédié afin de le vivre de l’intérieur. Durant les dix parties, la théâtralité de la scène est partout : dans les fuites d’eau, dont on voit les flaques sur le sol, dans la subdivision de la longueur grâce à des rideaux chirurgicaux, dans la disposition de voitures recouvertes d’un plastique blanc et enfermant chacune deux personnages soumis à une chorégraphie minutieuse. Les phares des automobiles et la projection d’un paysage vu depuis l’intérieur d’un train sur les colonnes blanches du parking éclairent cette nuit intérieure par des nuances de blanc éblouissantes ou salvatrices.

La continuité du paysage visuel forme l’écrin d’un rituel musical servi par treize violoncellistes (dont la toujours extraordinaire Sonia Wieder-Atherton, en soliste), six pianistes, deux percussionnistes, un guitariste, le chœur accentus et la battante soprano Karen Vourc’h. Que l’on suive à la trace cette dernière, que l’on se place dans un coin ou que l’on fixe un interprète ou un figurant, l’expérience de spectateur n’appartient qu’à soi. La perception des événements, de façon frontale ou en écho, ne cherche pas l’exhaustivité, mais l’immersion. Sur le modèle des boîtes métalliques de souvenirs, fermées, qu’on aperçoit dans l’exposition Faire son temps quelques étages plus haut, les visiteurs s’incluent dans cette capacité à faire l’histoire et à en garder une mémoire personnelle. Alors que les travaux de Boltanski prennent le parti de photographier le passé et les visages, tout en confrontant le regard de l’observateur par des surfaces réfléchissantes ou des interdits (notamment dans Les Concessions, où des ventilateurs animent un tissu au-dessus d’images de cadavres pour inviter à le soulever à la main, et donc de toucher une œuvre muséale), Fosse offre l’opportunité de faire partie du mythe, de se retrouver dans la boîte.

La densité sonore, par les trémolos des violoncelles ou des pianos droits, la polyphonie vocale, la puissance de frappe des marteaux sur les panneaux de signalisation, et la répétition d’intervalles comme la quinte diminuée, décuple la force d’un rituel de mort pour lequel l’effectif humain nécessaire pour l’exécuter ou en rendre compte crée un procédé d’accumulation cher à Boltanski. Une telle orchestration souffrirait de son déséquilibre sur une scène lyrique. La mort s’abat sur tous les contours qu’on devine et dans les fréquences de sons filés et des vibratos. La structure de la partition n’érige pas uniquement Karen Vourc’h et Sonia Wieder-Atherton en guides des ensembles qu’elles incarnent. Tous ont leur mot à dire, leur note à jouer, leur empreinte à apposer. L’atmosphère inquiétante met face à face dans le mouvement à une absence de vie, à un ailleurs, après, autrement. La matière de la musique frissonne en même temps qu’elle soulève un linceul.

La connexion par-delà les mots occupe Boltanski depuis ses débuts : dans l’installation vidéo Misterios (2017), il montre comment il a souhaité approcher le chant des baleines dans le nord de la Patagonie pour communiquer avec elles ; dans L’Homme qui tousse (1969), il met en scène un personnage momifié dans un salon délabré, s’exprimant seulement en toussant du sang jusqu’à se recouvrir complètement les jambes. Avec Fosse, on devient à son tour une créature de Boltanski, in medias res, sans s’y être préparé, témoin et objet de l’oraison par la composition de Franck Krawczyk, et souvenir lointain en silhouette projetée par les lumières de Jean Kalman. L’Opéra Comique peut se targuer de bousculer les formats opératiques : cette passionnante plongée d’art total d’hier, d’aujourd’hui et de demain, essaime son magnétisme en chassant la linéarité et le sens commun.

Thibault Vicq
(Paris, 10 et 11 janvier 2020)

Opéra Monde. La quête d’un art total, exposition au Centre Pompidou-Metz jusqu’au 27 janvier 2020

Faire son temps, exposition de Christian Boltanski au Centre Pompidou (Paris 4e) jusqu’au 16 mars 2020

Crédit photo (c) Stefan Brion

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