Fidelio au Théâtre des Champs-Élysées : un mot de passe d’humanité

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En feuilletant les brochures de nombreuses salles de concerts et maisons d’opéra, la récurrence Beethoven n’est pas que l’effet du destin, mais la réalité du 250e anniversaire du compositeur. Et la saison a bel et bien commencé : en témoigne ce Fidelio aux reflets scandinaves, en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées.


Thomas Dausgaard © Thomas Grondahl

À entendre les premiers accords incisifs d’un Swedish Chamber Orchestra cutané, on sent une main tendue directement à soi, la coloration réaliste de l’humanité que Beethoven a incluse dans son unique opéra. Celle d’une utopie ou d’un cauchemar, celle d’un autre monde. Les nerfs à cran, les flammes brûlantes et joyeuses, la rage et la splendeur appartiennent aux domaines d’expression de cet ensemble capable de toutes les folies, dans une évidence de musique. L’intensité de l’exécution est fortifiée par des nuances intergalactiques, des ultra-pianississimos à des fortississimos vengeurs. La partition se mue en matière modulable, mise en lumière par des éléments parfois secondaires, des accélérations haletantes et un reparamétrage permanent des phrases en un panel de filtres luxueux. Autant dire que l’interprétation anti-programmatique du chef Thomas Dausgaard nous a séduits !

Les autres plaisirs de ce Singspiel d’idéaux sont prodigués ce soir par la distribution, très à son aise dans une mise en espace efficace de Sam Brown. Le ténor Daniel Johannsen campe un Jaquino à l’énergie extravertie, transitant fougueusement du parlé au chanté avec une essence inchangée. Conteur-acteur de grand talent, il traite l’art lyrique dans ce qu’il a de plus souple et vivant. Les monologues et discussions sont des discussions palpitantes, toujours révélatrices d’une bienveillance extrême. La bonhomie ne saurait mieux définir le Rocco de Johan Schinkler, crépitant et juteux dans ses lignes vocales fiévreuses et bouleversantes. Il peint un loup de mer désolé de son sort par une émission en épis duveteux et la véhémence de ses espérances. Le Florestan de Michael Weinius, visible – muet – dans une cage pendant tout le premier acte, porte l’héritage d’une liberté aspirationnelle dans les ascensions limpides qu’il répand. Il s’alimente de ses élans, de ses peurs, de sa révolte, et livre un manifeste poignant. Lui aussi se fait le passeur droit au but d’une sincérité émotionnelle dénuée de vernis et de superflu.

Nina Stemme, particulièrement applaudie, installe une masse prosodique, un rapport différent à la tension musicale. Elle contient les doutes de Leonore dans une cocotte-minute au bord de l’explosion pour mieux suggérer sa révolte profonde. C’est au moment où elle déclare son travestissement qu’elle laisse entrevoir les sentiments qu’elle a accumulés, passant d’une articulation à l’autre sans discontinuer. Nous pourrions toutefois lui reprocher de prendre parfois trop de place et de volume, notamment au deuxième acte. Au rang des doléances, la Marzelline acétique et trop enrobée de Malin Christensson est une source de moindre contentement. Les tenues de John Lundgren (Don Pizarro) ne trouvent malheureusement pas la stabilité qui aurait donné à cette figure un goût de sang et de corruption. Karl-Magnus Fredriksson fournit sagesse et assise à Don Fernando, alors que le Swedish Radio Choir élève ses interventions en pièces maîtresses. Le finale grandiose en ressort grandi : une dose conséquente d’humanité nous a irrigués.

Thibault Vicq
(Paris, 27 février 2020)

Crédit photo © Tanja Niemann

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