Et in Arcadia ego à l’Opéra Comique : je hue, donc je suis

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On nous avait promis une expérience lyrique sensorielle et innovante ; c’est un pétard mouillé auquel nous avons assisté. La metteuse en scène Phia Ménard et le librettiste Éric Reinhardt ont eu droit à une nuée de huées à la Salle Favart. Voici pourquoi elles n’étaient pas complètement méritées…

Et in Arcadia ego est une création patchwork convoquant trente extraits d’opéras de Rameau, en une ouverture, trois tableaux et deux interludes. Certains éléments des livrets ont été adaptés ou modernisés pour donner une cohérence à la narration, relatant trois âges d’une vie dont l’issue exacte est connue en condition de jeune adulte (23 ans, un peu moins que l’âge de l’interprète unique, la mezzo-soprano Lea Desandre). Phia Ménard confesse avoir voulu défendre une « émotion visuelle » à ce spectacle, où « le pictural prime », et le rideau s’ouvre sur une scénographie d’une laideur terrifiante. Pour illustrer l’enfance, un ourson géant sous bâche bleue, sculpté chaque soir dans la glace, est ceint de grandes fleurs glacées et pendues, qui peu à peu vont s’ouvrir et se faner instantanément en s’ouvrant sous l’effet de la fonte. Les pétales se muent en serpillières, le goutte-à-goutte recueilli dans des bassines est interminable. Le personnage de Marguerite se promène entre les bassines avec un miroir, la musique meuble le manque d’idées. L’ennui croissant de cette première partie est rapidement réajusté par le deuxième acte (celui de la jeunesse), où Lea Desandre s’extirpe d’une large robe noire et trouve le moyen d’utiliser ses pouvoirs pour créer le monde à son image. L’aspect visuel est plus soigné et la force dramatique gagne des points quand la chanteuse se débat dans cet habit qui l’engloutit d’abord pour la recracher. Les rideaux suivent ensuite ses mouvements verticalement et horizontalement : ceux d’une vie pleine, sans souci de la mort lointaine (puisque déjà annoncée). Le tableau final la voit monter et descendre un plan incliné, harnachée à la taille, avant d’être recouverte d’une gigantesque masse noire, assimilable à un sac poubelle par notre esprit cynique. Cette forme qui se gonfle longuement pour finalement occuper la totalité de l’espace scénique clôt le « big bang organique » courageux, quoique à peaufiner, de Phia Ménard, la finesse y faisant parfois défaut (notamment dans le premier acte, avec une symbolique insistante dans le parallèle entre les larmes et les gouttes, entre la fleur et la vie).   

Les textes d’Éric Reinhardt, projetés sur le rideau de scène entre chaque acte pour faire avancer le récit, ne provoquent guère l’admiration, sans compter le peu de lisibilité dû au choix de césure des mots. L’écriture se veut aussi savante que naïve, faisant parler Marguerite en prenant pour repère temporel la date de la mort de la protagoniste. Pourquoi alors ne pas avoir donné chair à ses mots ? La perte du souffle de vie s’accompagne d’une disparition progressive des mots et des lettres. Ces ellipses syllabiques ne portent pas secours aux monologues obscurs qui les ont précédées.

Le chœur Les éléments, dans la fosse ou en arrière-scène, raffermit les interstices de cette maçonnerie musicale bien cimentée. Lea Desandre livre une performance sans doute plus physique que vocale, mettant les mains dans le cambouis à la moindre occasion. Elle semble plus à l’aise dans les arias de lamentation, qui lui confèrent le loisir d’étendre ses notes et son vibrato, comme lors du très beau finale. Investie corporellement, elle soigne dans une moindre mesure ses ornements et ses changements de notes inopinés, mais toujours avec une expressivité singulière. Son travail d’écoute et de conscience de soi dans le son s’avère prodigieux. Les excellents Talens Lyriques, dirigés avec élan par Christophe Rousset, lui rendent magnifiquement la pareille, ancrés dans la vibration. Ils imprègnent d’homogénéité et de vraisemblance cet enchaînement à première vue décousu, et obtiendront à juste titre des applaudissements unanimes.

Rien de nouveau sous le soleil d’Arcadie, donc, dans cette nouvelle production, ni vraiment risquée dans son contenu, ni réellement novatrice dans sa mise en forme. La cerise sur le gâteau aura été le plaisir pop corn d’avoir un supplément de théâtre via les passions déchaînées d’un public parisien excessif, blacklistant les metteurs en scène à la moindre occasion depuis le début de cette saison.

Thibault Vicq
Le 5 février 2018

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