Enkeleda Kamani, Traviata obsédante à l’Opéra national de Lorraine

Xl_latraviatagp1__jeanlouisfernandez_067 © Jean-Louis Fernandez

L’opéra mène-t-il à la connaissance ? En sortant de La Traviata, que l’Opéra national de Lorraine reprend actuellement dans la mise en scène de Jean-François Sivadier créée au Festival d’Aix-en-Provence en 2011, on a le sentiment d’avoir appris, d’avoir vu le vrai, d’avoir compati, d’avoir compris, encore plus que d’avoir « seulement » cru à l’illusion du théâtre. On pourrait être blasé de l’adaptation lyrique de La Dame aux Camélias ; il suffit pourtant d’une interprète pour faire chavirer les esprits les plus rigides. Et là, c’est la grandiose Enkeleda Kamani qui se charge de faire désapprendre ce que l’on savait sur Violetta. Amusée, aimée de tous et jalousée au premier acte, un couperet vif enrobé de bonnes manières dans le caractère, alors que s’écoulent déjà dans une variété extraordinaire les légers pleurs du rire ou du malaise naissant. La ligne relate une personnalité forte comme une comédienne de tragédie classique dérythmerait ses alexandrins pour les rendre encore plus autonomes. Au II, elle se place sur deux tableaux : un langage externe affirmatif et un langage interne, plus rubato, dont la frontière mutuelle change de niveau régulièrement sur de nouvelles bases imprévisibles. Puis, elle renverse le rapport de domination avec Germont père par la simple phrase : l’expression musicale emboîte le pas à un jeu d’actrice admirable. Lors de la fête chez Flora se déploient des textures sciemment mates, la volonté de repli et de se retirer, tout en étant au milieu même de la société. Enfin, la maladie ne la laisse pas prostrée au lit. Dans un regard lent et vide qui a perdu ses branches de facétie, elle continue à faire les cent pas sur le parquet de ses pieds nus ralentis par une démarche tant pesante qu’aérienne, freinés par l’érosion de la pensée. La mort gagne par KO de conviction sur un esprit libre. La présence scénique de la soprano albanaise est littéralement inimaginable, tant l’incarnation s‘approche d’un naturalisme en décalage avec la surface irréelle du plateau, et mobilise l’exclusivité émotionnelle du spectacle vivant.

Jean-François Sivadier offre à ce sujet un théâtre de passe-murailles où l’espace consiste moins en une finalité que le corps. Sans cloisons, la scénographie sublime les placements de tous grâce à sa topologie évolutive. Car il y a beaucoup à voir dans le contexte du présent, mais aussi dans le sous-texte et l’ultra-texte. Les outils les plus simples du théâtre sont d’ailleurs les plus efficaces. Les chaises musicales, les pluies de paillettes dorées, la présence simultanée des présents et des absents, jusqu’à la « transtemporalité », contribuent à une justesse à la lisière de l’anthropologie. La direction d’acteurs au cordeau touche individuellement sans exception tous les artisans vocaux, y compris un Chœur de l’Opéra national de Lorraine (minutieusement préparé par Guillaume Fauchère) qui a vraiment mangé du lion pour cette première !

La Traviata, Opéra national de Lorraine
(c) Jean-Louis Fernandez

En dessous de cette scène de l’action, Marta Gardolińska représente joliment en fosse la couche de la pensée. La directrice musicale de l’institution nancéienne sculpte chaque accompagnement instrumental dans les matières d’une réminiscence idéalisée. Elle rappelle la légèreté de second plan des motifs des cordes, vents et percussions, et éloigne les demi-tons à la façon de reflets d’une même facette, bien entourée d’un Orchestre de l’Opéra national de Lorraine de bonne volonté. Même avec des sons évidents et droits, des nappes d’outre-tombe, des blocs cotonneux, elle semble vouloir rester funambule lointaine, pour soutenir combien les personnages comprennent leur langage propre, et à s’effacer devant l’aura de Violetta. La fureur se répand surtout pendant les ensembles avec les chœurs. Et si le drame intime de Violetta n’était stimulé de violence que par la société environnante ?

L’Alfredo de Mario Rojas est si transi d’amour et veut tellement se faire entendre de sa belle qu’il lui manque sans doute une évolution psychologique réaliste. L’élan écru bien mené fait montre d’une voix soignée (quoique parfois trop haute), mais sans surprise. Rigoletto (à Montpellier) avait bien plus réussi à Gezim Myshketa que son Germont de cérémonial, trop égal, trop tonnant, parfois en yaourt. L’irrésistible piment de Marine Chagnon (Flora) et la tenace Majdouline Zerari (Annina) sont à créditer aux autres réussites de la soirée.

Les pieds nus au ralenti d’une Violetta fantôme vont continuer à hanter les pensées des spectateurs, devenus élèves d’une école de la connaissance et de l’empathie, dont on sait gré à l’Opéra national de Lorraine d’avoir pris l’initiative.

Thibault Vicq
(Nancy, 25 juin 2023)

La Traviata, de Giuseppe Verdi, à l’Opéra national de Lorraine (Nancy) jusqu’au 4 juillet 2023

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