Donnerstag aus Licht, le jeudi extraordinaire de l’Opéra Comique

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Donnerstag aus Licht, Opéra Comique ; © DR Meng Phu

Le temps remonte ou avance à partir du jeudi. Il est peu probable que Karlheinz Stockhausen ait inspiré le #ThrowbackThursday des réseaux sociaux, mais ça ne l’empêche pas d’être un visionnaire. Son cycle Licht, composé entre 1978 et 2003, initié par Donnerstag aus Licht  (« Jeudi de Lumière ») tisse une fresque de sept opéras comme autant de jours de la semaine sortis de l’ombre. D’inspiration mythologique, biblique et populaire, cet heptagone musical met en scène trois personnages (Michael, Eva et Luzifer) dans une vision radicale du spectacle vivant. Le compositeur a en effet divisé chacune des figures centrales en chanteurs, danseurs et instrumentistes, et a annoté la partition de didascalies, et son propre livret d’enchaînements chorégraphiques. La « superformule », telle une cartographie des différentes parties de l’ouvrage, régit la durée et la nature des actes, et condense les intentions musicales. Maxime Pascal, pour fêter les dix ans de son ensemble Le Balcon, s’est fixé de monter un tronçon par an jusqu’en 2024 : objectif atteint avec les félicitations du jury, ce soir à l’Opéra Comique, avec le premier opus.

Donnerstag aus Licht s’attache d’abord à l’enfance compliquée de Michael et à son examen d’entrée au Conservatoire (tous deux autobiographiques), ainsi qu’à sa rencontre coup de foudre avec une femme-oiseau extraterrestre. Michael fait le tour du monde, puis s’unit à Eva, qui organise une cérémonie mystique en l’honneur de son compagnon. Luzifer, caché dans un globe terrestre offert à Michael, défie ce dernier en duel, mais finira par renoncer à ces provocations. Finalement, c’est bien la dichotomie entre le bien et le mal que l’œuvre développe, sauf que le metteur en scène Benjamin Lazar y relie la destinée testamentaire. Déjà, l’héritage patrimonial est représenté par un orchestre débordant littéralement de ses limites habituelles : la fosse est élevée au niveau du parterre, et le mur qui la sépare du public n’existe plus. L’épanchement des instrumentistes dans le périmètre de scène, comme une coulée de basalte, et des choristes à chaque étage de la Salle Favart, rapporte le spectateur à l’urgence. Pourtant, le temps de la jeunesse, plus long, sous la forme des réminiscences d’un Stockhausen planchant sur son superopéra, est illustré par les vidéos d’un enfant dessinant sur un cahier de portées : un habile hommage à la maturation de création. Si les quelques accessoires et éléments de décor à taille humaine témoignent de la sélectivité de la mémoire, c’est surtout le travail titanesque sur la lumière (par Christophe Naillet) qui rejoint les mécanismes du retour en arrière et présente les univers parallèles avec évidence.


Donnerstag aus Licht, Opéra Comique ; © DR Stéfan Brion

Donnerstag aus Licht, Opéra Comique ; © DR Meng Phu

C’est de la logique de « non-mise en scène supposée » que découle la puissance de cette proposition. En laissant de nombreuses indications aux interprètes, Stockhausen a affirmé la nécessité de ne pas dénaturer ses desiderata. Benjamin Lazar a déminé le terrain pour viser l’art total qui était en jeu. Le fait de ne pas pouvoir définir précisément les contours confondus de mise en scène et de composition est la force de cette production.


Donnerstag aus Licht, Opéra Comique ; © DR Meng Phu

Passer au peigne fin la trinité protagoniste s’avère vaine, car l’excellence est omniprésente. Léa Trommenschlager et Élise Chauvin chantent respectivement une mère courage et une Eva gourmande, Iris Zerdoud manie le cor de basset avec sensualité et Suzanne Meyer étend ses mouvements avec discrétion. La basse superlative Damien Pass personnifie le père et Luzifer avec une verve fulminante, le tromboniste Mathieu Adam ne désemplit jamais et offre un numéro de claquettes à couper le souffle, le danseur Jamil Attar dégage de sa chorégraphie une incroyable violence. Michael en impose vocalement grâce à Damien Bigourdan (acte I) et à Safir Behloul (acte III, en dépit de quelques rares signes de fébrilité), et démontre son agilité via le corps rythmé d’Emmanuelle Grach. Le trompettiste Henri Deléger est une bête de scène, musicien exceptionnel dans son concerto du deuxième acte et acteur caméléon hors pair avec ses comparses co-identitaires. Maxime Pascal ne se laisse pas ensevelir par le monument qu’il a entrepris, il crée des passerelles entre Le Balcon, l’Orchestre à cordes du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, l’Orchestre Impromptu (formation amateur) et le jeune chœur de Paris, dont il récolte la plus belle sève de vie. La projection sonore, par Florent Derex, tutoie elle aussi les cimes, renouvelant l’expérience d’auditeur dans un théâtre à l’italienne.

Le papillon de lumière qu’est Donnerstag opère sa mue jusqu’aux jours suivants. Ça tombe bien, Samstag aus Licht est prévu à la Cité de la musique et en l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe en juin 2019. À samedi !

Thibault Vicq
(Paris, le 15 novembre 2018)

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