Des Dialogues d’élite par Speranza Scappucci à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège

Xl_ensemble__c__orw-liege_j_berger © ORW-Liege_J Berger

Giampolo Bisanti a beau avoir pris au début de cette saison le poste de directeur musical de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège précédemment occupé par Speranza Scappucci, le retour de cette dernière en bord de Meuse fait office d’événement. Dans cette nouvelle production de Dialogues des Carmélites, la cheffe impose d’emblée une patte sonore dès les premières mesures – comme elle l’a régulièrement montré avec l’opéra italien –, qu’on pourrait définir comme une armée de structures amovibles et pérennes, s’assemblant en un magma polychrome. Car dans les différents niveaux demeure une splendide unité de la forme, une expression orchestrale chatoyante et rassembleuse qui embarque le plateau vocal dans son sillage. Ni premier plan, ni second plan, mais bel et bien un seul immense langage de musique. La libre géométrie hybride dans l’espace musical conjugue les arrondis et les angles, la précision et les ambiances. Speranza Scappucci instaure une formidable normalité de l’abstraction dans la partition de Poulenc, à travers une aura d’accords aux pleins pouvoirs pour garantir l’avancée dramatique de la tonalité. Elle accomplit un processus de paix entre verticalité harmonique et horizontalité mélodique, elle jongle entre le terrien et le céleste, à la recherche (atteinte) d’une essence du divin, d’un exquis absolu. Une fois le son lancé, il ne s’éteint qu’en étant remplacé par un autre, en résonance ou en continuité. Par la fermeté des intentions et leur durabilité dans le temps, se construit une exquise cathédrale où jamais la lumière ne s’efface. L’Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège participe pleinement à la souplesse intarissable des nappes et vagues, avec l’écoute et la précision qui leur sont habituellement associées. La concentration à toute épreuve, mais le plaisir avant tout, et cela se voit !


ORW Liege, J. Berger

Aux côtés d’un Chœur maison des très beaux jours, la distribution atteint un joli équilibre de personnalités vocales. Sœur Constance (Sheva Tehoval), l’énergie en crédo, figure une trajectoire de joie et de sagesse, l’âme d’enfant et le pouvoir de la croyance guérisseuse. Mère Marie de l’Incarnation (Julie Boulianne) représente une superbe colonne vertébrale de vérité résiliente et exprime des déclarations ouvertes, avec l’autorité du statut et l’onctuosité de l’humanité. Madame Lidoine (Claire Antoine) dispose elle aussi de cette faculté à la fermeté de la ligne et à la précision de l’émission, tout en sachant garder en son for intérieur les émotions non avouables : leadership et dignité en couple fusionnel. Madame de Croissy (Julie Pasturaud) s’érige en manifeste homogène de la souffrance dans un lien direct entre chant et caractère, raidie par les soubresauts de la mort prochaine, impulsée par la foi, toujours incarnée. L’Aumonier de François Pardailhé transmet quant à lui sans mal la pureté béate et touchante des convictions collectives. Du solaire Chevalier de Bogdan Volkov, en cristal fumé et ouvert à surfer sur tous les mystères de la phrase, au Marquis droit de Patrick Bolleire, on ressent sans mal la hauteur de rang. Alexandra Marcellier interprète pour sa part une Blanche au forceps, dont le combat intérieur ne s’assortit que par une ligne en tension, presque trop engagée. On peine à croire au parcours de la jeune aristocrate à cause du surplus de définition qu’elle met dans son émission, et de la révolte hachée qu’elle laisse percevoir. Le théâtral comme moyen d’expression supplémentaire rend par ailleurs sans doute trop évident le trouble qui se loge en elle, alors que le personnage s’oriente vers une « dématérialisation ».

Marie Lambert-Le Bihan, autrice ici-même d’une mise en espace en 2021 de La Fille du régiment, dessine prudemment (mais efficacement) les contours psychologiques de chacun des rôles principaux, autour d’une avancée en bois, qui au dernier acte est soulevée depuis les cintres pour faire apparaître sa forme de guillotine. Des ballons noirs remplissent partiellement l’hideux décor translucide d’arrière-scène en première partie afin de matérialiser la peur croissante : l’idée aurait sans doute mérité d’être étoffée, mais est éclipsée par la magnifique conclusion, où les sœurs se laissent tomber une à une dans un grand tombeau, au moment de leur sentence.

Thibault Vicq
(Liège, 21 juin 2023)

Dialogues des Carmélites, de Francis Poulenc, à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège jusqu’au 29 juin 2023

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading