Des atouts majeurs pour Orlando furioso de Vivaldi à La Seine Musicale

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De l’Orlando furioso de L’Arioste – et ses plus de cent rééditions entre 1516 et 1580 –, l’opéra éponyme de Vivaldi reprend la folie d’Orlando et la jalousie de la sorcière Alcina, éléments fauteurs de trouble respectivement envers les couples Angelica-Medoro et Bradamante-Ruggiero. La Seine Musicale en compilait des morceaux choisis pour une soirée où les personnages avaient droit de cité, avec une brochette d’artistes rompus au relief et à la représentation habitée.

Max Emanuel Cenčić prouve encore une fois qu’il est une promesse tenue d’avance. Chaque note de son Orlando possède une âme loquace et allume la mèche de la suivante. Il fait naître un brasier sensuel de couleurs à partir d’épicentres texturés bercés de fines nuances. Il avance dans un environnement de musicalité ininterrompue qui fait la part belle au jeu d’acteur (et même encore davantage dans les récitatifs). Les bariolages grisants de « Sorge l’irato » rient de précision mutine et de savoureuse onctuosité, tandis que « Nel profondo » trouve le moyen d’agrandir l’espace sonore avec aisance. Sonja Runje prête sa voix délicieusement fumée à Alcina, dans un règne chanté d’un beige musical boisé et poignant qui s’accroche aux strates du récit. Si le contreténor excelle dans la mise au point d’un langage tissé au fil des mesures, la mezzo-soprano prend plaisir à requérir au poids de certaines notes pour leur conférer une importance particulière dans une ligne continue à forte poigne. Son personnage a son idée et sa proie, et ne les laisse pas s’échapper.

L’Angelica superlative de Sophie Junker est un saphir brûlant pleinement engagée dans l’orientation de la phrase, en gardant une souplesse de toutes les situations. C’est une onde humaine, une force de la nature qui embrasse le pouvoir musical autour d’elle. « Chiara al pari » constitue en lui seul un exemple éloquent de ce légato tendre qui fait couler la cire de la bougie du temps et demeurer la flamme, au milieu d’une myriade de nuances piano au mot près. La ligne se dirige vers des aigus en climax pour redescendre aussitôt à des graves de bouillotte discrète. Cette aventure se pare d’une respiration bien présente, mais qui ne rompt en rien l’avancée émotionnelle. Au contraire, l’authenticité du personnage y élit domicile. Medoro, l’amant d’Angelica, ne se fera entendre que dans le chœur final, Philipp Mathmann étant annoncé souffrant et ayant annulé ses interventions solistes ou duettistes.

Les beaux graves caverneux de Jess Dandy (Bradamante) alternent avec une voix de tête parfois fissurée, et si l’on ne peut contester la générosité de l’artiste dans ses transitions fondues, le rythme reste un peu son talon d’Achille. Celui de Nicholas Tamagna (Ruggiero) est assurément la justesse, malgré une signature de mordants et de trilles bien bâtie. Le chanteur croit à sa succession de segments dénués de punch, mais on peine à être convaincu. Pavel Kudinov tire quant à lui son épingle du jeu par sa solidité de bâtisseur et par l’élan bien tenu de ses inflexions.

L’ensemble Armonia Atenea est une véritable assurance pour les chanteurs. Aéré et homogène, il jouit de la direction avisée de Markellos Chryssicos, qui le transforme en nuées d’insectes ou en manifestations surnaturelles par des cordes claquées et des basses qui redéfinissent de nouveaux départs. Le théorbe, passeur du métal et de la terre, ainsi que le continuo, semblable à une boîte à outils divers, participent sans relâche à cette recherche. Les détails, les saillies, les silences et les équilibres font foi, et la joie se retrouve au détour de la moindre articulation.

Thibault Vicq
(Boulogne-Billancourt, 14 octobre 2021)

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