Création française d'Only the Sound Remains de Kaija Saariaho au Palais Garnier : le son retrouvé

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Pour cette création française d’Only the Sound Remains (créée à Amsterdam en mars 2016), la compositrice Kaija Saariaho met en musique deux classiques du théâtre nô, Tsunemasa et Hagomoro, traduits par Ezra Pound au début du XXe siècle, sur des manuscrits de l’universitaire Ernest Fenollosa.

Dans la première pièce, très sombre, le prêtre Gyokei fait ressusciter l’ancien combattant Tsunemasa sous une forme intangible, grâce à ses prières et au luth qui lui a appartenu jadis. Après un contact furtif entre les deux personnages, la présence de Tsunemasa s’efface progressivement pour que seul subsiste le son de la voix, qui s’éteindra au moment de se remémorer ses batailles passées.

Après l’entracte, une deuxième histoire plus lumineuse débute : le pêcheur Hakuryo trouve sur sa route une magnifique robe de plumes, réclamée ensuite par la Tennin, un esprit lunaire. L’homme la lui rendra en échange d’une danse sensuelle, dont les arabesques finiront par recouvrir les hauteurs du Mont Fuji.


Only the sound remains ; © Elisa Haberer - OnP

Only the sound remains ; © Elisa Haberer - OnP

Le thème récurrent de l’enfermement parcourt les deux œuvres par le traitement qu’en fait Peter Sellars. La composante légendaire ne peut sortir de sa condition divine, tandis que l’humain n’a d’autre choix que d’utiliser ses sens pour croire à ce qui lui arrive (sentir et toucher le mort ressuscité, voir la robe). L’interaction entre ces deux mondes passe par un clair obscur constant et une frontière délimitée par une toile verticale, seul élément de décor. Des jeux d’anamorphoses par la lumière développent cette thématique, emprisonnant l’image de l’un dans l’ombre de l’autre.

Cette quatrième collaboration entre la compositrice Kaija Saariaho et le metteur en scène Peter Sellars offre une expérience musicale sensationnelle, grâce à son ambiance atmosphérique en couches sonores rehaussées d’électronique. Des rythmes convulsifs perturbent parfois la quiétude ancrée, en fonction des avancements du récit. Le quatuor à cordes Meta4 produit un travail phénoménal de lâcher prise contrôlé, sollicité par une écriture d’effets exigeante de précision. Les timbres de jeu au bord du chevalet et sur la touche reviennent régulièrement pour s’éloigner d’un son naturel. Les trilles semi-appuyés craquent pour garantir aux harmoniques naturelles une pureté ultime. L’attirail de flûtes de Camilla Hoitenga vient superbement napper de rondeur les silences et les interventions des cordes, tandis que les percussions de Heikki Parviainen rivalisent d’ingéniosité et de délicatesse pour répandre les courbes mouvantes et continues de la partition. Enfin, le kantele, instrument traditionnel finlandais à cordes pincées, ajoute un grain rugueux bienvenu, sous les doigts d’Eija Kankaanranta, dans cet ensemble idéal.

Le quatuor Theater of Voices agrémente d’humanité cette composition envoûtante, aussi bien dans sa gestique que dans son engagement vocal. Il forme la pierre angulaire de cette ode aux échos, relayant la fosse et la scène avec beaucoup de solidité, malgré des transitions étonnamment évasives.

Les deux solistes vocaux tissent quant à eux un chant aux lignes claires. Le contre-ténor star Philippe Jaroussky incarne l’élément divin (Tsunemasa et Tennin) dans les deux pièces de façon habitée, dans une sorte de transe, les yeux grands ouverts. Il fait respirer ses lignes, et économise son vibrato dans les notes longues, dans une continuité avec l’esthétique baroque qui lui est associée. Le répertoire contemporain se prête les yeux fermés à sa couleur et à ses intentions d’interprétation. Il ose les attaques frondeuses, auxquelles répondent ses douces résolutions au bout de legatos marqués.

Le baryton-basse Davóne Tines, sous les traits du prêtre et du pêcheur, manie remarquablement ses personnages en proie au surnaturel. Expressif dans le moindre de ses mouvements, il confirme, par l’assurance de sa projection et son timbre revigorant, son importance de premier plan dans le monde lyrique.

Le théâtre nô et l’opéra réussissent leur union, mais même l’écrin du Palais Garnier paraît presque trop grand pour ces enjeux intimes. Peut-être parce que la magie du son retentit encore en nous. Ce son qui reste et que chacun voudrait garder à jamais.

Thibault Vicq

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