Capriccio au Teatro Real : un grand débat vocalement inspiré

Xl_capriccio_4312

Capriccio, dernier opéra de Richard Strauss, créé en 1942 dans une Munich en pleine guerre, fait l’effet d’un manifeste artistique. Des spectateurs défiant les déflagrations de la Triple-Entente pour assister à un débat d’idées dans un salon français des années 1770 sur la primauté du verbe ou de la musique dans un opéra, plutôt qu’à une histoire de chair et d’os, cela n’est pas banal. Cependant, cette conversation en musique peut se lire comme un acte de résistance envers la mainmise de Goebbels sur la culture, à l’époque où les opinions étaient davantage dictées par le Reich qu’émises en toute autonomie par les citoyens. Et il va sans dire que dans le cœur du système, concrétiser un projet « d’origine juive », initialement pensé par l’écrivain Stefan Zweig avant son exil, tient aussi de la pure subversion.


Capriccio, Teatro Real ; © Javier del Real

Le piège de la surintellectualisation du propos ou du kitsch guette ainsi à tout moment la mise en scène, qui doit, pour s’en défaire, représenter des allégories dans leur forme la plus humaine. Le travail de Christof Loy, au Teatro Real (en coproduction avec l’Opernhaus Zürich), souligne la patte du bon faiseur, même si on peut regretter qu’il ait contourné le sujet. L’action est divisée en temporalités distinctes (et au demeurant relativement claires) : la Comtesse âgée retourne pendant le sextuor d’ouverture dans un lieu abandonné qui reprend vie dans ses souvenirs. On découvre alors que les apparats XVIIIe sont issus de la vision théâtrale de La Roche, homme de scène. Le métathéâtre fait aller directement à l’essentiel des situations, ce qui a tendance à gommer la psychologie pour réduire les personnages à de simples concepts énoncés au café littéraire, entre deux déménagements de meubles. L’intérieur parisien Louis XVI se retrouve pertinemment minimalisé par une cheminée en marbre surmontée d’un miroir usé ne reflétant plus la moindre matière, afin de projeter silencieusement l’esprit de l’artiste, quel qu’il soit. Ce dernier, faisant corps avec sa propre création, s’y reconnaîtra sans s’y voir, car c’est seulement à travers les interprètes et les spectateurs que sa production artistique s’exprimera.


Capriccio, Teatro Real ; © Javier del Real

Capriccio, Teatro Real ; © Javier del Real

Cette remarque est vérifiée à Madrid, dans la précieuse distribution que le Teatro Real a réunie. La Comtesse de Malin Byström est une fleur de printemps dont le parfum envoûtant et addictif emplit la salle sans discontinuer. La prima donna se donne entière à la promesse d’une esthétique de la pensée, de l’art comme philosophie, dans une prosodie exigeante et suave. Clairon, campée par Theresa Kronthaler, explore la part du mouvement : ses vifs déplacements sur scène accompagnent avec perspicacité un chant expressif mû par la diction. Le Poète et le Compositeur ont beau chacun prêcher pour leur paroisse dans ces débats pacifiques, Andrè Schuen et Norman Reinhardt excellent dans leurs spécialités respectives. Le premier, sensuel et fougueux, érige un mythe chantant sur un matelas délicat, et le deuxième, passionné et onirique, partage sa respiration en chemins de voix fascinants vers des lueurs de tendresse. Josef Wagner compose un robuste Comte teinté de mélancolie. Christof Fischesser est enfin un La Roche superlatif : il incarne avec fulgurance le désir de vérité à l’opéra, sans quelconque limite. Les graves sucrés répondent à l’ébullition de ses qualités expressives et musicales. Le trait et la voix ne sont jamais forcés, la substance sonore malléable ne perd jamais en qualité. Le rêve et l’imagination se construisent à la chaîne mais en douceur, jusque dans sa mémorable scène de crise de nerfs, acmé d’une performance cosmique.

L’Orchestre Titulaire du Teatro Real est largement à la hauteur de ce présent vocal. Asher Fisch, à sa tête, met la main à la pâte pour dresser des assiettes musicales d’exception, riches en textures. Le pouvoir du registre médium fait subitement entendre certains instruments comme des harmoniques viendraient et s’en iraient aussitôt. Déjà imprévisible, la musique acquiert une exquise spontanéité. Le chef ne fait pas qu’épaissir les couches straussiennnes, il tricote avec elles un tourbillon de sentiments réalistes et de dramaturgie opératique, en effectif complet ou chambriste. La fosse dans tous ses états, c’est aussi ce que recherchaient les spectateurs de 1942 : condenser la salle de concert et le salon sous le parquet de la scène, de même qu’on cache ses idées noires au placard en temps troublés.

Thibault Vicq
(Madrid, le 2 juin 2019)

Capriccio, de Richard Strauss, jusqu’au 14 juin au Teatro Real (Madrid)

 

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading