Bryn Terfel habite un Sweeney Todd de suie à l’Opernhaus Zürich

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L’atmosphère suffocante de Sweeney Todd s’est arrimée aux rives du lac de Zurich pour les Fêtes. Ce musical thriller de 1979 est l’œuvre la plus connue de Stephen Sondheim (qui en signe la musique et le livret) en France, particulièrement grâce au film éponyme de Tim Burton en 2007, où Johnny Depp tenait le rôle-titre.


Sweeney Todd, The Demon Barber of Fleet Street; © Monika Rittershaus

Benjamin Barker revient à Londres sous l’identité de Sweeney Todd pour retrouver le Juge Turpin, qui l’a exilé pour lui ravir son épouse Lucy (morte depuis de désarroi) et leur fille Johanna (désormais retenue prisonnière du Juge). Sweeney Todd reprend son activité de barbier dans son ancien atelier, tandis qu’à l’étage inférieur, Mrs. Lovett, qui prépare les « plus mauvaises tourtes de Londres », a des idées lucratives pour eux : et s’il égorgeait au rasoir tous ses clients pour qu’elle intègre la viande humaine à ses recettes ? Anthony Hope, qui avait recueilli le barbier sur le bateau vers Londres, est tombé amoureux de Johanna, en la voyant par hasard, et élabore un plan pour l’éloigner du Juge.

La création française de Sweeney Todd a vu le jour en 2011 au Théâtre du Châtelet, sous la baguette de David Charles Abell. Le chef remet le couvert pour cette nouvelle production à l’Opernhaus Zürich, et opte pour des orientations rubato élégantes aux mélodies et contrechants. Des couleurs variées jaillissent ; des lignes dissonantes gagneraient à s’exprimer davantage. La polyphonie en ruptures ne s’exprime alors pas toujours au maximum de son potentiel (malgré une Philharmonia Zürich pourtant numéraire, et fidèle à sa grande qualité), mais les nappes sonores sont ainsi épargnés d’une interprétation trop verticale. L’ampleur de la partition aurait-elle rétréci au lavage du mixage sonore (instrumentistes et chanteurs sont « microtés ») ? Cela est probable, car les décibels de l’orchestre couvrent fréquemment (et paradoxalement, l’orgue n’est pas assez glaçant) les rôles sur scène, eux-mêmes mal répartis dans le retour amplifié.


Sweeney Todd, The Demon Barber of Fleet Street; © Monika Rittershaus


Sweeney Todd, The Demon Barber of Fleet Street; © Monika Rittershaus

Si l’eau est tiède sur le son, c’est la douche froide pour la scénographie, d’un ennui peu dissimulable. La verticalité sociale (la société inégalitaire) et spatiale (la maison sur Fleet Street sur trois niveaux : le barbershop, le restaurant et la cave) forme la pierre angulaire de l’œuvre. Le metteur en scène Andreas Homoki s’accommode d’une bâche noire, déployée de jardin à cour, et épousant les mouvements d’une plateforme en arrière-scène. Le sol du « rez-de-chaussée » s’élève pour faire entrer ou sortir les chanteurs par le bas, les obligeant à ramper. La hauteur peu exploitée induit un sort équivalent pour la profondeur (un hachoir géant, sur « By the Sea », n’y changera pas grand-chose). En guise de décor, un fond de cheminées et de nuages de fumée (en fil métallique) contextualise la révolution industrielle anglaise et la montée du capitalisme. Qu’apporte cette mise en exergue aux pages mentales (vengeance) et sentimentales (amour Anthony-Johanna, affection non-réciproque Mrs. Lovett-Sweeney Todd), à part une énième variation sur la consommation ?

Dans des espaces de jeu resserrés au maximum, la direction d’acteurs réserve parfois de bonnes surprises, à commencer par un Chœur de l’Opéra de Zurich (peu confiant rythmiquement parlant) d’une assurance théâtrale réjouissante. Shân Cothi (en remplacement d’Angelika Kirchschlager pour cette représentation), en Mrs. Lovett, mène de front douceur et énergie. Le naturel extraverti du personnage fusionne dans le registre comique et la ligne de chant respectueuse de la lettre de Sondheim. L’excentrique Pirelli (un Dulcamara moderne faisant passer de l’urine pour un « élixir miracle ») fait lui aussi brillamment le show dans la peau de Barry Banks, ténor de haute voltige qui maîtrise les codes de la pirouette vocale. Sir Bryn Terfel semble un peu perdu lorsque son moyen d’expression est le langage parlé... et étincelle lorsqu’il chante. Il adapte ses timbres et joue de voix gigognes, et privilégie la vérité du moment plutôt que la beauté obsessionnelle du rendu. Il sait faire sonner « salement » cette prosodie de consonnes appuyées, et assener de terreur ses basses monumentales, tout en conservant le flegme du rôle. Ce qui n’apparaît nullement  dans la mise en scène se révèle en lui.


Sweeney Todd, The Demon Barber of Fleet Street; © Monika Rittershaus

Le reste de la distribution séduit également pour la musique. Spencer Lang (Tobias, adjoint de Pirelli puis de Mrs. Lovett) charme l’ouïe par sa grâce juvénile. Son « Not While I’m Around » est déchirant d’amour et de sincérité, et ses airs de « besogne » sont des courses aux étoiles. Tout aussi émouvant, Elliot Madore (Anthony Hope) est une recrue de choix : la pureté des vocalises rejoint l’attachement platonique pour Johanna. Cette dernière hypnotise par son timbre étoilé, mais est prise de court dans les modulations épineuses et le « slam » en mesure exigé par le compositeur. Le Juge Turpin (Brindley Sherratt) fait fièrement tonner ses graves imposants ; son bras droit Beadle (Iain Milne) surmonte sans peine les exigences du rôle. Les cris de la Mendiante se greffent enfin à la voix de Liliana Nikiteanu, haletante, comme le feu de l’enfer qui se ferait lumière. Ils résoudront une intrigue chahuteuse et sans morale, où la mort n’est plus la finalité, mais une normalisation, pour rester vivant.

Thibault Vicq
(Zurich, le 13 décembre 2018)

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