Brahms en Lieder par l’Académie de l’Opéra national de Paris

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« Est-ce que vous aimez Brahms ? – Comme tout le monde, pas du tout ». Si on avait écouté M. Parvulesco, l’écrivain interviewé dans le film À bout de souffle, de Jean-Luc Godard, on aurait réellement manqué une belle soirée lyrique. Car oui, l’Académie de l’Opéra national de Paris aime Brahms, et le met à l’honneur ce soir à l’Amphithéâtre Bastille dans un programme consacré.

La soprano Sarah Shine est la première à se jeter dans le bain d’eau fraîche. Elle élance ses aigus réconfortants avec une grande bonté, et ne renonce jamais à tenter de nouvelles percées dans ses idées vocales. Elle choisit de ne pas vibrer ses appoggiatures, tout en conservant une clarté cristalline dans ses intonations. Enrico Cicconofri, au piano, se veut rassurant, et enveloppe d’un son presque sourd ses accords accompagnateurs. Il se concentre en direct sur les doigts à faire ressortir davantage, tantôt dans le médium, tantôt dans l’aigu ou le grave. La chanteuse développe son expérimentation avec la mezzo Jeanne Ireland dans les Quatre Duos opus 61. Le phrasé et l’accentuation des deux voix fusionnent d’emblée. La nouvelle arrivante donne encore plus de corps à la légèreté de la soprane, par sa profondeur et sa soif de partage. Ces quatre univers miniatures verront aussi bien une dynamique rythmique quasi-baroque (« Les Sœurs ») que des prises de pouvoir successives par des intensités échangées sans répit (« Les Messagers de l’amour »).

Dans les Deux Chants opus 51, les infimes respirations de la mezzo-soprano font durer le plaisir de phrases immenses. Les nuances sont dosées sans manichéisme, et l’on entend déjà la valeur ajoutée qu’elle pourra donner à son futur répertoire de personnages. La tourmente se pare d’une classe très rubato, l’obscurité comprend toujours une part de lumière irradiante. Son autonomie est permise par l’altiste Beatriz Ortiz Romero, aux liaisons de fée, et par le clavier de Ben-San Lau, fixant ses basses à la rive. Ce dernier s’intéresse de près aux résonances dans un Sonnet orné de vertige incessant avec le ténor Maciej Kwaśnikowski, dans un transport élastique ouvert au modelage. Il s’ancre dans un son enraciné. Étonnamment, le chanteur polonais limite le balancement d’incertitude dans un Message troublant, alors que sa diction pointilleuse brille dans une grandeur dramatique.

Les deux pianistes se réunissent  pour trois morceaux à quatre mains – une mise en jambe de ce qui va suivre. Si le jeu de l’un et l’autre était aisément distinct dans les Lieder précédents, il est ici d’un seul tenant, riche, diversifié, amorti ou jovial, militaire ou rêveur. Les trois voix susnommées et le baryton-basse Andriy Gnatiuk les rejoignent pour débuter les fameux Liebeslieder-Walzer. La distribution allie la précision des placements à la rythmique ternaire entêtante. Ce qui scotche, c’est l’intelligibilité du groupe, la démarche artistique claire, la vaillance et la fraîcheur des participants. Par exemple, « Wenn so lind dein Auge mir » transporte sur un carrousel pianistique, dont les chanteurs sont les lents chevaux oscillants. Dans « Am Donaustrande », la transition entre le courant du Danube et les verrous de fer est opérée de façon continue par les cordes frappées et les cordes vocales. Toujours en place, la fine équipe ne tombe pas dans le surjeu et livre une musique sans artifices, encline à toute variation de tempo. Toutes les qualités de chacun précédemment énoncées sont vérifiées dans les ensembles et les solos, comme dans « Ein kleiner, hübscher Vogel ». Il arrive à Andriy Gnatiuk de rester derrière l’amplitude du groupe, mais pour mieux rebondir en ondes enveloppantes, tandis que Maciej Kwaśnikowski tient ses émissions vocales de longue durée en bigarrant ses changements de notes. Il serait toutefois complexe (et injuste !) de catégoriser les intentions de chaque chanteur, tant le son collectif est épatant.

De la Nouvelle Vague cinématographique à la nouvelle scène lyrique mise en avant ce soir, il n’y a donc qu’un pas (de géant), au-delà du baromètre du talent : celui de Brahms, à apprécier sans modération dans ces conditions.

Thibault Vicq
(Paris, le 2 mai 2018)

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