Au Verbier Festival, un Voyage d’hiver au bout du jour avec Matthias Goerne

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La lumière, les larmes, le cœur : les mots reviennent pendant tout Le Voyage d’hiver, composé sur des poèmes de Wilhelm Müller. Le cycle de Schubert donne la parole à l’imagination d’un narrateur mû par l’illusion et la réminiscence, mais aussi par l’espoir, quoique modeste, dans une nature vivant en projection de cet être solitaire. Ce n’est un secret pour personne : Matthias Goerne est sans doute l’un des interprètes de référence – sinon le plus incontournable à notre époque – de ce chef-d’œuvre, qu’il a partagé avec un public près de trois cents fois déjà au cours de sa carrière avec de nombreux pianistes. L’Église de Verbier a eu cette semaine la chance de le voir et de l’entendre à l’œuvre avec le pianiste Nikolaï Lugansky.

Le baryton n’aborde pas le Winterreise comme une succession de numéros, mais vraiment comme un corpus périodique, dont on pourrait prendre le train en marche à chaque lied. Il image une matière de l’écho et crie le silence. Sous le format d’un Rubik’s Cube romantique, il agence les couleurs, rend visite au mouvement, assortit les faces. Il se tient au rebord du piano, regarde le pianiste dans les yeux. L’avancée se lit sur son visage sous l’énergie de la musique. Dans Der Lindenbaum, il allège sa ligne, comme le libre pollen joueur ; dans Auf dem Flusse, les pas feutrés de la voix sonnent pourtant dans la résonance ; Irrlicht redéfinit en temps réel les points d’équilibre, par des ports de voix arrêtés en chemin. On ne peut plus seulement parler de « preuve par l’expérience », car Matthias Goerne incarne le dialogue entre les différents lieder et leur construction, entre ce qu’ils expriment directement dans le texte et ce qu’il sous-entendent. Cela passe aussi par les textures : Erstarrung est un exemple d’alliage d’humidité et d’effusion, Die Post sent le papier passant de main en main, alors que dans Der stürmische Morgen le chanteur se blottit dans les accords du piano. Matthias Goerne se place en monsieur loyal des ambiances. Le légato splendide stimule les consonnes, la prosodie n’arrête jamais sa course physiquement statique. Les mots peuvent s’aventurer du côté rêche, le lyrisme procure des émotions que même l’opéra ne peut offrir.

L’engagement total du baryton a peut-être intimidé Nikolaï Lugansky, qui illustre la partition en termes « seulement » pianistiques plutôt que chambristes. On ne peut nier l’implication du toucher et la teneur de la musique, notamment dans le son de cathédrale engloutie dans Gute Nacht ou dans la clameur d’Im Dorfe, mais la portée philosophique et spirituelle de ce parcours à deux tend à être éludée au profit d’une vision de récital de piano solo (de luxe, au demeurant). Les accents ne conviennent pas toujours aux intentions de Matthias Goerne, qui dans sa perfection révèle malgré lui les œillères de l’instrumentiste. Le langage en courbes vigoureuses domine l’interprétation vocale, contre les angles denses des cordes frappées. Malgré tout, le dernier quart du concert s’ouvre davantage à la coopération pour créer une complémentarité qui se faisait un peu attendre. L’élan de l’avancée harmonique devient particulièrement réussi, et le chant atteint les cimes qu’il mérite.

Thibault Vicq
(Verbier, 29 juillet 2021)

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