Opéra national du Rhin : Ariane à Naxos ne fait pas de vagues

Xl_aj_glueckert__eug_nie_joneau © Klara Beck

Pour son début de mandat à l’Opéra national du Rhin, Chrysoline Dupont joue la carte de la raison relative avec l’équipe artistique d’Ariane à Naxos, œuvre pourtant sur la force de la création dans un contexte contraint – chez Strauss et Hofmannsthal, celui d’un mécène exigeant la modification des spectacles qu’il a commandés ; en 2026, celui d’un secteur culturel dans une période de disette de subventions. L’Orchestre national de Mulhouse s’anime sous la baguette de son directeur musical Christoph Koncz (déjà en fosse à deux reprises la saison dernière), et la metteuse en scène Myriam Marzouki s’était illustrée dans deux productions (Histoire(s) d’opéra et Les Fantasticks) lorsqu’Alain Perroux était en poste. Ni grande nouveauté, ni grande émotion de spectateur, pour cette première production, dont on salue surtout la distribution solide.

Ancien chef d’attaque des seconds violons à l’Orchestre philharmonique de Vienne, Christoph Koncz se démène afin de restituer le ping-pong straussien entre couleurs chambristes et tutti revigorants, dans un rythme naturel de comédie et dans un flux chaleureux. Il s’oriente, plein de fraîcheur, sur chaque nouvelle phrase sans qu’on n’ait jamais l’impression de ne pas s’être attardé suffisamment sur celle qui vient de se terminer. Marmite à sons, tour de contrôle ductile et astucieuse de conversations en musique et de lyrisme qui se rejoignent, il a toujours quelque chose à raconter. Las, ses efforts sont constamment réduits à néant par un Orchestre national de Mulhouse brouillon et baveux, aux cordes défaillantes de justesse et désengagées de musicalité. Le premier violon solo nasillard, très sollicité dans la partition, suffit à lui seul à faire oublier l’homogénéité des bois et le tact de nuances et d’articulations proposées par le chef. Alors que celui-ci transmet l’énergie d’un son « ressourcé », qui pousse à aller au bout des idées de jeu, les instrumentistes nivellent par le bas ce qui aurait pu émerveiller, s’ils avaient été plus rigoureux.

Ariane à Naxos - Opéra national du Rhin (2026-2027) (c) Klara Beck
Ariane à Naxos - Opéra national du Rhin (2026-2027) (c) Klara Beck

La (discrète) chronique du vivre-ensemble que Myriam Marzouki entreprend dans la première partie, à l’aide de situations amusantes, oriente, avant l’entracte, l’avis sur le spectacle vers un contentement consensuel. La villa en bord de mer est envahie par des militants pro-démocratie. Rideau. Il faut revenir à la Grèce des années 60 et à la dictature des colonels (1967-1974) pour comprendre la situation. L’intuition de la metteuse en scène d’intégrer cet épisode politique historique pour faire le lien dans Ariane à Naxos entre le mécène (toujours invisible) et la présence ponctuelle d’un officier, a du sens, et on se demande alors à quelle sauce on va être mangé dans le second acte. Au lever de rideau, l’espace a été partiellement détruit. On suppute que l’interprète d’Ariane ne joue pas Ariane, puisqu’en désolation après l’attaque du monde réel. Des échafaudages se révèlent à jardin et à cour : l’irruption des résistants faisait-elle en fait partie d’un spectacle antérieur ? Le spectacle suit son cours normalement et personne ne semble ébranlé par ce qui est arrivé. Soit Myriam Marzouki ne sait pas de quoi elle veut parler, soit la dramaturgie fait défaut. Cette deuxième partie soporifique, qui assène les pires poses-clichés de l’opéra et se repose sur des conventions de théâtre éculées, se conclut par l’irruption des militaires en slow motion pour arrêter la troupe (qu’on croyait affiliée aux collabos, après la fin du I). On n’a rien compris.

Au moins, on ne risque pas d’imputer la performance des chanteurs au peu qu’ils doivent faire sur scène. Un autre univers, de suspension veloutée, s’ouvre avec l’Ariane d’Eugénie Joneau – prise de rôle. La mezzo s’émancipe de la phrase dans une tresse de notes mue par l’affect du personnage que sa Primadonna interprète. Ce qui impressionne le plus, c’est sans doute le discours de normalité enchantée, redynamisée par l’amour, qu’elle instaure dans les lignes de la tragédienne, et la simplicité terre-à-terre d’une multitude en densité vocale. L’élancement du ténor A. J. Glueckert rejoint l’ardeur d’un Bacchus confiant mais bienveillant, dans une énergie à toute épreuve. Le poignant Compositeur de Dorottya Láng incarne la lumière dans les ténèbres, un clair-obscur vocal sur la condition et les peurs de l’artiste, greffant la gravité à la fluidité, l’émotion à la précision, dans un chant en quête permanente de synthèse et de sens. Pour Zerbinetta, Ilia Staple est venue en toute dernière minute chanter à la place de Julie Roset, souffrante, tandis que celle-ci effectuait des ébauches de mouvements. L’élégance de Jochen Kupfer, l’audace échelonnée de Lucas Pauchet et le pep’s de James Newby sont également à créditer au succès vocal de cette soirée, malgré tout banale.

Thibault Vicq
(Strasbourg, 31 octobre 2026)

Ariane à Naxos, de Richard Strauss :
- à l’Opéra de Strasbourg jusqu’au 8 novembre 2026
- à La Sinne (Mulhouse) les 20 et 22 novembre 2026
- à l’Opéra de Dijon (auditOrium) les 7 et 9 février 2027

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