Otello à la Royal Opera House de Londres

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À l’instar de la pièce de Shakespeare sur laquelle il se base, Otello, le pénultième opéra de Giuseppe Verdi en 1887, appuie son livret sur l’histoire d’un général de l’armée vénitienne dont les capacités à appréhender la politique et ses relations personnelles ne sont pas à l’avenant de ses compétences militaires, dont il a fait la brillante démonstration sur les champs de batailles. Quand son « ami » Iago comprend qu’Otello ne lui accordera pas la promotion qu’il attend, il fomente un piège visant à faire croire à Otello que son épouse Desdemone lui est infidèle, et le général y succombera à cœur perdu jusqu’à le conduire à des conséquences funestes.


Otello 2017 - Maria Agresta (Desdemona), Jonas Kaufmann (Otello)
(c) Catherine Ashmore

La nouvelle production de Keith Warner pour l’Opéra Royal de Londres dévoile des costumes d’époque signés par Kaspar Glarner, mais les décors conçus par Boris Kudlička ne contribuent pas à situer le contexte de l’œuvre (basée à Chypre), ni ses enjeux dramatiques ou les émotions qu’elle porte. De vastes murs coulissants de part et d’autre de la scène condensent la zone d’action, si bien que l’imposant chœur du début de l’œuvre parait incroyablement « oppressant », tant visuellement que vocalement, tant il est contraint dans un espace réduit. La scène, qui reste le plus souvent dans la pénombre grâce aux lumières de Bruno Poet, contraste drastiquement avec l’éclairage direct des corps et des visages des interprètes, renforçant ainsi le niveau de tension via l’utilisation d’un clair-obscur qui fait écho à la dimension en « noir et blanc » d’Otello.

Pour autant, parce que la mise en scène affranchit l’action de tous repères temporels et de contexte spécifique (à l’exclusion de quelques allusions architecturales mauresques ou de symboles vénitiens), il devient complexe de transporter le spectateur grâce au drame et à l’émotion qui se jouent sur scène. Bien que le drame soit bien présent, il est difficile pour nous de ressentir réellement l’émotion. La mise en scène pourrait nous aider à comprendre comment la méfiance et la bêtise d’un homme puissant peuvent conduire à la tragédie et à ébranler une société entière, mais il est difficile de se sentir déstabilisé et écœuré quand le dénouement de la situation est simplement déroulé sous nos yeux. Parce que nous échouons à appréhender pleinement des circonstances particulières qui pourraient conduire un général du XVème siècle à faire confiance aveuglément à son enseigne Iago sans se poser question, ou à comprendre pourquoi il est si terrible pour le capitaine Cassio d’être ivre en public (avant même qu’il ne devienne violent) du fait de la menace de la discipline militaire, nous peinons aussi à nous identifier au personnage principal. Un choix de mise en scène qui limite nos émotions au seul drame qui se déroule sous nos yeux, sans que l’on parvienne à ressentir tous les enjeux auxquels Otello est confronté.


Marco Vratogna (Iago)

Maria Agresta (Desdemona)

Dans l’ensemble, les performances vocales suffisent à elles seules à compenser cette difficulté d’immersion, notamment grâce à l’engagement des interprètes. Marco Vratogna est un terrible Iago, dont le baryton a le bon niveau d’épaisseur pour faire ressortir toute la fourberie et la malveillance du personnage. Sa gestuelle est puissante et il est intéressant de constater qu’il se tient perpétuellement derrière Otello, notamment dans leur duo « Sì, pel ciel marmoreo giuro » à la fin de l’acte II. Ainsi, quand Otello scrute perpétuellement un horizon lointain, passant dès lors à côté de la compréhension de la vérité, Iago braque son regard sur lui, évaluant sans cesse son adversaire et ses faiblesses. Maria Agresta est une excellente Desdemone, dont la voix combine à la fois une force de conviction et une douceur et une tendresse infinies, plus spécialement dans « Piangea cantando nell'erma landa », à l’ouverture de l’acte IV.

Jonas Kaufmann fait ses débuts dans le rôle d’Otello à l’occasion de cette production, et déploie son ténor impressionnant, aux effets captivants. Le soir de la première, il semblait toutefois parfois chercher à se contenir, quand bien même cela n’obère en rien l’impact de sa performance vocale – et peut-être tenait-il simplement à se préserver pour la représentation du 28 juin, qui doit être retransmise à travers le monde dans une sélection de salle de cinéma. D’autant que cette production pourrait, en effet, gagner à être vue sur grand écran dans la mesure où la configuration de la scène et les jeux d’éclairage se révèlent très cinématographiques.


Otello 2017 - Jonas Kaufmann (Otello)

Pour autant, bien que le chant de Jonas Kaufmann soit extrêmement solide, la construction du rôle et son interprétation du jeu (sans doute légitimes) montrent certaines limites. Ici, Jonas Kaufmann dépeint un Otello aux allures d’âme sensible, psychologiquement ravagé par l’idée de l’infidélité de Desdemone. Pour autant, alors que nous sommes témoin de ces traits de caractère, face à l’intelligence, la rouerie et à la malveillance de Iago, il est trop facile de faire d’Otello un personnage qui se laisserait simplement aller à la stupidité. Nous ne voyons pas là la force du général, qui l’incline à agir avec autorité et conviction, et qui pourrait attiser nos émotions, notamment parce qu’un homme dont les aptitudes intrinsèques l’enjoignent à développer des défauts de caractère qui le conduiront à sa perte est bien plus engageant que celui qui se contente simplement d’agir sans discernement. Il y a néanmoins des exceptions à ce constat, notamment l’état pathétique dans lequel cet Otello se retrouve finalement lorsqu’il réalise son erreur et qui s’avère extrêmement émouvant. Mais sans doute aurait-il été bien plus fort encore de voir un lion soudainement réduit à un tel état alors que le poids de la vérité l’écrase, plutôt qu’un homme dont l’esprit semblait plutôt faible dès le début.

Dans la fosse, Sir Antonio Pappano dirige extrêmement bien, alors que sur scène on assiste à plusieurs prestations très solides parmi les rôles secondaires, notamment Frédéric Antoun dans le rôle de Cassio, Kai Rüütel dans celui d’Emilia et In Sung Sim en Lodovico. À noter qu’une seconde distribution est également prévue pour d’autres représentations ultérieures, réunissant Gregory Kunde dans le rôle d’Otello, Dorothea Röschmann pour chanter Desdemone et Željko Lučić en Iago.

traduction libre de la chronique de Sam Smith

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