Orphée et Eurydice à la Royal Opera House de Londres

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Inspiré du mythe d’Orphée, l’Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck est à l’évidence une œuvre déterminante dans l’évolution de l’opéra. En se focalisant sur une quête conduisant Orphée à secourir Eurydice jusque dans les Enfers, dans laquelle le héros doit cacher ses sentiments les plus sincères, l’œuvre devait avoir une influence majeure sur l’opéra allemand, et plus spécifiquement sur les intrigues de la Flûte enchantée de Mozart, du Fidelio de Beethoven ou de l’Or du Rhin de Wagner. Mais Orphée et Eurydice est aussi une œuvre incroyablement novatrice sur un plan musical, intégrant des récitatifs expressifs (soulignant notamment l’aria « Objet de mon amour » de l’Acte I), et considérée alors comme particulièrement radicale pour l’époque.

L’œuvre a ainsi débuté sa carrière sous le titre Orfeo ed Euridice à Vienne, en 1762, mais douze ans plus tard, Gluck l’adaptait pour le public parisien et c’est cette version de 1774 qui était donnée ce soir à la Royal Opera House. Profondément influencée par l’Essay of the Opera de Francesco Algarotti (1755), le compositeur et son librettiste Ranieri de’ Calzabigi se démarquaient ainsi de l’opera seria et de ses codes reposant sur d’amples envolées lyriques pour replacer le drame au cœur de l’œuvre.

Ça ne signifie pas pour autant que l’opéra délaisse des éléments comme la danse ou la mise ne scène. En effet, l’orchestre est bien plus prédominant ici que dans nombre d’autres opéras antérieurs, et la version française intègre même un ballet supplémentaire pour mieux répondre aux goûts de l’époque. Et la nouvelle production de John Fulljames et Hofesh Shechter permet à chacun de ces éléments de pleinement s’exprimer, tout en préservant la cohérence d’ensemble de l’œuvre d’apparaitre.

Par ailleurs, Orphée et Eurydice est ici interprété non pas par l’Orchestre et les Chœurs de la Royal Opera House, mais par English Baroque Soloists and Monteverdi Choir. Et sous la baguette de Sir John Eliot Gardner, l’orchestre est situé sur scène : de fait, il devient partie intégrante du spectacle, alors que la plateforme qui l’accueille monte et descend régulièrement au cours de la soirée. Un choix qui nous invite ainsi à nous concentrer sur l’orchestre, à des niveaux divers tout au long de la représentation, tout en suggérant les différents royaumes dans lesquels se déroule l’action (sur les hauteurs terrestres ou dans les tréfonds des Enfers).

Quant aux ballets, la Compagnie Hofesh Shechter combine l’esprit du dix-huitième siècle à un style infiniment plus moderne inspiré de Pina Bausch. Quand, par exemple, dix danseurs apparaissent sur scène, ils se divisent généralement de sorte que cinq ou six d’entre eux s’élancent et réalisent d’amples mouvements alors que les quatre ou cinq autres exécutent une gestuelle infiniment plus modeste et tout en retenue. Pour autant, si ces choix contribuent au succès d’ensemble des parties dansées en insufflant tantôt du dynamisme, tantôt un sentiment de chaos, certains passages s’avèrent manifestement plus faibles. Ainsi, le ballet à la fin de l’acte III parait confus quand une horde de danseurs ornent une partie de la scène sans pour autant être scindés dans deux zones distinctes. De même, quand les Furies apparaissent, les danseurs comme fous sont confinés au fond de la scène et, dès lors, la confrontation physique avec Orphée est laissée à un groupe de timides chanteurs.

Le décor de Conor Murphy affiche des allures modernes et minimalistes, alors que la lumière de Lee Curran est excellente. Particulièrement remarquable, la façon selon laquelle des éclairages distincts suivent tantôt Orphée ou Eurydice tout au long de la scène au cours de laquelle il tente de la guider hors de l’Hadès en s’interdisant de la regarder. À plusieurs occasions, les faisceaux lumineux convergent sur la scène, mais le plus souvent, ils se croisent dans les cintres, suggérant que le couple est connecté à un plus haut niveau. Tout l’enjeu de l’opéra semble se jouer ici, comme si tous les efforts d’Orphée pour sauver Eurydice des Enfers étaient autant de méthodes qu’il a utilisées pour s’aider lui-même à faire face à la mort de sa bien-aimée.

Lucy Crowe est une Eurydice à la voix douce et Amanda Forsythe s’impose comme une splendide Amour, mais c’est Juan Diego Florez dans le rôle d’Orphée qui se démarque. Sa voix de ténor est parfaitement cohérente tant dans sa force que dans ses standards, et pourtant, elle peut tout autant produire les sons les plus légers et susciter l’émotion, que se faire infiniment plus profonde. Il démontre également un véritable engagement d’interprète, et parvient à imprégner des airs comme « Objet de mon amour » ou « J’ai perdu mon Eurydice » d’une vraie dimension tragique alors même que les harmonies sur lesquels ils reposent ne sont pas si intrinsèquement mélancoliques.

Traduction libre de la chronique de Sam Smith

Orphée et Eurydice | du 14 septembre au 3 octobre 2015 | Royal Opera House, Covent Garden

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