Une Fanciulla del West de cinéma à la Scala de Milan

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Avec l’actuelle production de La fanciulla del West de Giacomo Puccini à La Scala, Robert Carsen nous rappelle les origines de l’opéra et son principal enjeu : le mythe. Evidemment, il ne s’agit pas là des mythes classiques de la fin de la Renaissance florentine des premiers opéras, mais de mythes modernes choisis par Puccini pour succéder à sa Madame Butterfly, visant à explorer de nouveaux domaines alors que le compositeur était à l’apogée de son succès : le mythe du Grand Ouest américain (en anglais The Golden West, d’après le titre original de la pièce de David Belasco dont l’opéra est inspiré). Un mythe qui a contribué à nourrir notamment le monde du cinéma pendant près d’un siècle. Et bien que le genre soit loin d’avoir tiré sa révérence, il est déjà entré dans l’histoire et dans les mœurs, notamment grâce à son approche contemplative et lointaine, voire inatteignable, qui fascine. Ce sont les émotions que le metteur en scène canadien s’évertue à proposer au public milanais : une puissante double rétrospective du mythe du Far West (tant au travers de son aspect historique que de sa représentation cinématographique), qui se transforme finalement en une rétrospective complète de tout le XXè siècle, celui de l’âge d’or du cinéma et celui auquel appartiennent les œuvres les plus novatrices de Puccini.

Le cinéma et sa mémoire sont indissociables de la production : des mineurs sont en train de regarder un western quand le rideau se lève et que l’opéra (à couper le souffle tant visuellement que musicalement) débute. Un film projeté sur un rideau – un de plus dans cette production qui ne cesse de les utiliser – sert de murs à la maison de Minnie dans l’acte II. Dans l’acte III, des cowboys chevauchant dans la forêt sont projetés, mêlant efficacement la vidéo et l’action sur scène, tandis que les mineurs dansent et chantent dans un « Ourah ! » orgiaque, pistolets en l’air, préparant le climat pesant que véhicule l’impressionnant nœud coulant suspendu au plafond. Enfin, le dénouement de l’action ne pouvait avoir lieu ailleurs que dans un cinéma : la scène finale voit Minnie et Johnson habillés en stars hollywoodiennes, tandis que la scène se transforme en une façade qui rappelle un cinéma du début du XIXè siècle, dans lequel est joué The Girl of the Golden West, le fameux film de 1938 de Robert Z. Leonard. Alors que la musique s’estompe, le couple disparait derrière la scène, et les mineurs font la queue pour acheter leur ticket du film qui raconte l’histoire dans laquelle ils viennent de jouer.


Le paysage californien et son parfum, les Mont Brumeux très couleur locale, sont autant d’éléments essentiels au succès de l’opéra – une esthétique revendiquée dès l’origine par Puccini et son éditeur Ricordi, comme le démontre le soleil couchant derrière les séquoias géants qui figurent sur la couverture du premier livret publié. Le désert sert de fond à l’arrivée de Minnie à la fin du premier acte, tandis que les bois californiens apparaissent ponctuellement à la fin de l’acte III. L’apparition surprise de Minnie s’avère être une merveilleuse entrée en scène : une véritable épiphanie onirique, devant une structure de bois en arrière-plan – inspiré du Buffalo Bill’s Bar de l’Imma Hotel à Cody (Wyoming) – qui s’élève progressivement pour dévoiler l’image gigantesque d’un paysage du Grand Canyon, plongé dans le soleil couchant. Seule au centre de la scène, Minnie apparait, comme surgie d’une autre dimension dans ses habits de cowgirl, un pistolet à la main.

Carsen gère intelligemment les foules sur scène, particulièrement peuplée de cet opéra choral. Et ce, dès le début, alors que le cinéma se transforme en Polka Saloon, avec les mineurs s’affairant à parier à ses diverses tables de jeu. À l’acte II, les hommes (affublés de manteaux leur donnant une allure menaçante tout au long de la soirée) enquêtent dans la maison de Minnie – faite de bois, mais semblable à une cave, spacieuse mais qui semble hantée et suscitant un sentiment de claustrophobie – projettent des ombres terrifiantes sur les murs. Dans le livret, la présence de Johnson dans la maison, au fur et à mesure que l’action avance, est dévoilée par quelques gouttes de sang tombant du plafond. Carsen, assisté pour les décors par Luis Carvalho, transpose ces gouttes dans un flux de sang qui suinte sur le mur du fond, mêlé à une aveuglante lumière blanche – une mise en scène n’ayant pas laissé indifférentes les femmes âgées présentent dans le public, et qui confirme la vision et l’interprétation mythique (et non réaliste) du metteur en scène, tout comme son esthétique cinématographique.

La seconde très bonne surprise de cette production est la direction musicale de Riccardo Chailly, chaleureusement acclamé par le public. Dans le contexte d’un plus large projet allant de 2015 à 2022 de créer de nouvelles productions des œuvres de Puccini, cette Fanciulla était déjà précédée d’un travail préliminaire important. Le chef principal de La Scala s’en est remis à la version originale de l’opéra, qui avait été altéré (essentiellement renforcé en doublant les instruments et en changeant certaines dynamiques) par Toscanini à l’occasion de la première au Metropolitan Opera en 1910. Cette reconstruction, qui entre autres restaure quelques scènes mineures (notamment dans le premier acte), est réputée plus subtile, reposant sur une orchestration plus délicate et nuancée. Et l’orchestration de cet opéra est en effet pleine de nuances, Riccardo Chailly s’appliquant à diriger tout en sensibilité et empathie, attentif à donner à la fois le juste sens aux plus courts phrasés, tout en construisant une unité sur scène, alternant brutalement entre les fortissimo explosifs et les atmosphères plus cristallines, transformant ainsi le très expressif baisé du couple, point d’orgue de l’opéra à l’acte II, en une douce et tendre élégie d’un duo d’amoureux, transmettant au public toute la magie de la neige qui tombe sur ce paysage de montagnes nocturne, mais aussi avec la volonté de rappeler les contrebasses qui dominent l’atmosphère de la fin de l’acte III, connu pour être l’un des moments favoris de Chailly lui-même. L’orchestre retranscrit pleinement les sentiments de Minnie et ses mélodies, mais est aussi capable de suivre les mouvements des mineurs sur scène, gérant avec efficacité la haute rythmique et la polyphonie demandées par l’œuvre. Dans cet opéra qui est peut-être le plus symphonique de Puccini (presque un continuum wagnérien), Chailly lutte avec force pour soutenir le duo de Minnie et Johnson qui clôt le premier acte, et réussit à livrer un puissant poème symphonique en version miniature au moment de la tentative d’exécution de Johnson.

La Fanciulla del West est un opéra choral interprété par un nombre inhabituellement élevé de seconds rôles (pas moins de quinze !). Dans cette production de La Scala, ils s’en tirent tous très bien : tant les mineurs que les autres personnages féminins de la distribution, Alessandra Visentin (Wowkle), et le Chœur de La Scala dirigé par Bruno Casoni. Le jeu et le chant sont convaincants et transparents tout du long – ce qui est loin d’être une mince affaire. Quant aux rôles principaux, ils offrent une interprétation solide et réjouissante, mais bien loin d’être mémorable. La Minnie de Barbara Haveman (la soprano hollandaise qui alternait initialement avec Eva-Maria Westbroek a fini par la remplacer complètement pour raisons de santé) livre une interprétation en parfaite adéquation avec la personnalité du personnage, à la frontière entre douceur et virilité. Elle possède une belle voix, sonnante, dotée de grandes facilités dans les notes les plus hautes. Néanmoins, la voix n’est pas aussi convaincante dans un registre plus bas, et sa diction de l’italien est loin d’être parfaite, avec une regrettable fausse note lors du « Delle storie d’amore ? » de l’acte II. Le Jack Rance de Claudio Sgura est un personnage imposant et exhibe une voix pleine de baryton. Enfin, Roberto Aronica, bien que techniquement parfait et irréprochable en Johnson, donne la sensation de ne pas être très à l’aise avec sa partition, partiellement gâche par une ouverture assez peu douce de son seul aria de la soirée « Ch’ella mi creda libero e lontano », un rêve rétrospectif conduit par le mélodrame et un vrai moment de magie dans son contexte, initialement imaginé pour Caruso, mais tout à fait mémorable encore beaucoup plus tard, notamment en 1991 avec l’interprétation de Domingo ici même à La Scala.

traduction libre de la chronique de Raffaele Mellace

La Fanciulla del West | jusqu'au 28 mai à la Scala de Mian

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