© Lohengrin au Festival de Pâques de Baden-Baden (c) Martin Sigmund
Du 28 mars au 5 avril, pour trois représentations au cours de son Festival de Pâques, le Festspielhaus de Baden Baden accueille Lohengrin de Richard Wagner, dans une mise de Johannes Erath et une scénographie de Herbert Murauer.
La mise en scène évolue sur deux colonnes d’ADN : d’abord un jeu d’opposition et de complémentarité, visible notamment dans le contraste de couleurs noires et blanches ; et ensuite dans une approche de caricature kitsch, qui s’exprime surtout au travers du couple que composent Elsa et Lohengrin, souligné par moult vidéos et paillettes. Les projections vidéo de la vidéaste allemande Bibi Abel, surtout au premier acte, ne semblent pas toujours apporter grand-chose, comme ces tètes apparaissant en fond de scène, voire contribuent au kitch de la production, comme les feux d’artifice autour du couple Elsa et Lohengrin dans le premier acte, ou l’œil sous lequel ils sont souvent placés, sans parler du sol de strass où ils dînent au troisième acte...
Le kitsch apparait essentiellement autour du couple d’Elsa de Brabant et Lohengrin, qui certes est d’un romantisme caricatural, mais n’en demande peut-être pas tant. Outre la scénographie, il faut bien avouer que le costume de Lohengrin – une sorte de fourrure blanche qui rappelle le plumage d’un cygne sur un kimono de nacre – tient davantage du costume disco que de la distinction du Chevalier. Les vêtements noirs et élégants de Telramund, et ceux corbeaux et aguicheurs d’Ortrud, sont bien plus crédibles, comme si la costumière allemande Gesine Völlm, suivant le metteur en scène et le scénographe, avait aussi préféré ce couple plutôt que l’autre. Si bien que le deuxième acte, se déroulant principalement dans les chambres à coucher respectives des deux couples, est particulièrement réussi, contrairement aux deux autres, grâce à un réalisme poétique soigné. Mettant les lits des deux couples en miroirs l’un de l’autre, la mise en scène semble indiquer que le couple noir est le reflet, pour ne pas dire l’inconscient, du blanc. Après tout, Ortrud fait dire à Elsa ses questions interdites, et Telramund est un preux chevalier dominé par sa femme quand Lohengrin en est un autre dominant la sienne. C’est aussi l’acte durant lequel le jeu d’acteur est le plus pertinent, surtout de la part du Telramund du baryton allemand Wolfgang Koch, qui joint ici sans couture ni exagération sa colère rentrée vis à sa vis de sa défaite contre Lohengrin (et donc de son destin de vassal) à sa colère contre sa femme qui l’a influencé.

Lohengrin - Festival de Pâques Baden-Baden 2026 (c) Martin Sigmund
Si le premier acte est celui durant lequel le kitch arrive, le troisième est celui dans lequel il devient presque surréaliste, digne de Dali – avec ces cygnes en plastiques servant de traineaux ou le couple d’Elsa de Brabant et Lohengrin dînant dans un grand disque de strass. Outre cette caricature qui atteint là son pinacle, la mort de Telramund (et donc l’absence du baryton) handicape la production en une large mesure. On regrette le manque de cohérence de la mise en scène entre les actes, alors que la musique (comme souvent dans les opéras de Wagner avant la Tétralogie) y est cyclique, avec le retour des thèmes du premier dans le dernier acte.
Si le Telramund de Wolfgang Koch souffre d’un caractère étouffé, ne lui permettant pas une expression pleinement épanouie au premier acte et rendant ainsi parfois difficile son air « Dank, König, dir, dass du zu richten kamst! », l’échauffement de ses cordes vocales au II lui donne une bien meilleure expression du timbre, malgré quelques restes de ouate estompant encore partiellement son « Du fürchterliches Weib, was bannt mich noch ».
L’Ortrud de la mezzo allemande Tanja Ariane Baumgartner se fait cassante et vénéneuse comme il se doit, durant le dialogue du deuxième acte avec Telramund. Elle se fait féline et souple avec Elsa, mais sans jamais véritablement de rondeurs. La grande difficulté du rôle, ce contraste entre les apparences et les intentions, est ici très bien menée, même si un peu plus de séduction n’aurait sans doute pas été superflue.

Lohengrin - Festival de Pâques Baden-Baden 2026 (c) Martin Sigmund
L’Elsa de Brabant de la soprano américaine Rachel Willis-Sørensen semble malheureusement manquer un peu de conviction, et peiner à trouver pleinement sa place dans le kitsch de la production. Si elle tient bien ses airs, de son premier « Einsam in trüben Tagen » à son dernier « Bist du so göttlich als ich dich erkannt », un nuage de manque de conviction flotte autour d’elle, comme si elle ne parvenait pas à percer la caricature du rôle.
Le Lohengrin du ténor polonais Piotr Beczała, pour rendre parfaitement la pâleur du chant de son personnage, semble ici manquer d’un certain éclat lui aussi. On apprécie ses grands airs, comme « Nun sei bedankt, mein lieber Schwan! » et surtout le fameux « In fernem Land, unnahbar euren Schritten », mais peut-être davantage pour ce que Wagner sut y mettre de voluptueux, que pour son timbre très pale. Lohengrin demande une voix en pierre de lune, avec une sorte de lueur intérieure, qui manque ici.
Les duos s’en ressentent. On appréciera beaucoup plus le duo de Tellramund et Ortrud, surtout au deuxième acte, que celui de Lohenrin et Elsa tout au long de la production. Peut-être est-ce un peu trop conjecturé, mais ce manque d’engagement de la part des deux personnages principaux semble résulter d’une certaine défiance vis-à-vis du traitement scénique de leur rôle. Qui leur en voudrait.

Lohengrin - Festival de Pâques Baden-Baden 2026 (c) Martin Sigmund
Cependant, il faut reconnaitre la qualité des rôles secondaires, comme celui de la basse coréenne Kwangchul Youn qui séduit dès son entrée en roi avec « Gott grüss' euch, liebe Männer von Brabant! », ferme, sans être rigide. Il gardera judicieusement cette approche tout au long de l’opéra. Son personnage est l’une des meilleures surprises de la production. Il en va de même pour le hérault du bariton allemand Samuel Hasselhorn, toujours clair, et sans roideur, de son « Hört! Grafen, Edle, Freie von Brabant! » initial à son dernier « Nun hört, was er durch mich euch sagen lässt». Sans oublier la qualité du chœur, qui bien qu’un un peu trop fort, garde une cohérence et une vitalité appréciables.
Pour autant, la plus grande et la plus appréciable qualité de cette production, reste la direction de la cheffe d’orchestre allemande Joana Mallwitz à la tête du Mahler Chamber Orchestra. Dès l’ouverture, la finesse, la compréhension de l’œuvre à partir de la partition, et non pas à partir du libretto, en un mot l’intelligence de la cheffe vient plus qu’agréablement aux oreilles. Et les qualités soyeuses de l’orchestre l’illustrent formidablement bien. Surmontant le caractère presque hypnotique de l’ouverture, elle vitalise sa quasi mono tonalité aigüe avec de délicates nuances des violons, sans jamais rompre le phrasé. Dégageant ce Lohengrin de son kitsch, elle en sort ce que l’opéra a de mozartien, pour le mettre en parallèle avec Don Giovanni. On connait la fameuse citation de Wagner disant que Don Giovanni est « l’opéra des opéras ». Elle souligne ainsi l’opposition des deux œuvres par leur lyrisme. Toutes deux traitent du mariage, de l’amour et du rapport des sexes avec cette institution, mais le libretto de Lohengrin est un inverse complet de celui de Don Giovanni. Don Giovanni est un anti-model, Lohengrin n’est qu’une histoire, un événement dans la quête du chevalier. La différence laisse songeur. Une baguette plus qu’à suivre, à accompagner.
Plus que pour la mise en scène parfois simpliste et sans véritable cohérence, et des chanteurs manquant de convictions, la cheffe d’orchestre mérite le voyage.
Andreas Rey
Baden Baden, 28 mars 2026
Lohengrin au Festival de Pâques de Baden Baden, du 28 mars au 5 avril 2026
31 mars 2026 | Imprimer
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