Wozzeck à l'Opéra de Dijon

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Pour commencer, rendons hommage à l'audacieuse programmation de Laurent Joyeux qui, après un titre comme Katya Kabanova en février dernier - et avant Le Journal d'un disparu du même Janacek en juin prochain -, ose monter Wozzeck d'Alban Berg, un ouvrage réputé difficile voire hermétique. Disons-le d'emblée, le spectacle a été reçu comme un coup de poing par le public - du moins celui ayant répondu présent car l'Auditorium était malheureusement loin d'être rempli. Donnée sans entracte, la production ne lui a laissé aucun répit, et il a assisté à la déchéance progressive du protagoniste, en une inexorable succession de scènes aussi terribles les unes que les autres.

Confiée à Sandrine Anglade, la mise en scène s'avère pourtant plutôt simple et effacée, comme pour mieux laisser toute sa place à la musique. La scénographie montre un plateau nu jonché de sacs poubelles noirs sur lequel glissent bientôt des panneaux translucides qui séparent le monde réel du monde fantasmé. Nous retiendrons de la production quelques images fortes comme la façon dont Wozzeck tue Marie, en se servant d'un morceau du miroir dans lequel elle se mirait, peu auparavant, avec les boucles d'oreilles offertes par le Capitaine, ou celle, finale, de l'enfant resté seul - comme perdu - sur le vaste plateau désolé.

Côté fosse, avec une finesse qui tient du miracle, le chef argentin Emilio Pomarico démêle les fils d'une orchestration d'où émerge, dès les premières mesures, la voix de chaque instrument. Loin de toute emphase mahlérienne, des fantômes sonores enveloppent la tristesse des opprimés : aucune lueur d'espoir ici, mais une pitié infinie qui semble surgir de la fosse pour se condenser in fine dans l'élan symphonique du dernier intermezzo. Sur ce tissu instrumental d'un raffinement extrême – magnifique prestation du SWR sinfonieorchester Freiburg und Baden-Baden, condamné à fusionner, l'an prochain, avec l'Orchestre de la Radio de Stuttgart -, les interprètes n'ont plus qu'à laisser libre cours à leurs émotions, à travers la parole, le chant voire le cri.

Sur ce plan, la distribution réunie à Dijon s'avère d'une homogénéité admirable, dominée par le Wozzeck sensible et intelligent du baryton français Boris Grappe, pauvre hère entraîné dans les abîmes de la folie, auquel on pourrait seulement reprocher une voix trop « belle » pour le rôle. La soprano britannique Allison Oakes, d'un tempérament tout wagnérien, dessine une Marie envoûtante, jeune femme incapable de résister à l'appel des sens, mais qui trouve, dans l'amour maternel des moments de pureté angéliques. Du côté des persécuteurs, le baryton australien Damien Pass campe un Docteur superbe d'autorité et forme un couple vraiment infernal avec le Capitaine de Michael Gniffke, à la projection aussi puissante que tranchante. Le vétéran ténor néerlandais Albert Bonnema fait toujours preuve d'une belle santé vocale en Tambour-Major, tandis que Gijs Van der Linden incarne un pathétique Andres et Manuela Bress une troublante Margaret.

Bref, le (trop rare) chef d'œuvre de Berg a une nouvelle fois fonctionné.

Emmanuel Andrieu

Wozzeck d'Alban Berg à l'Opéra de Dijon

Crédit photographique © Gilles Abbeg

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