Un Wozzeck choc à l'Opéra des Nations de Genève

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Disons-le d’emblée, cette production de Wozzeck – signée par l’écossais David McVicar et donnée actuellement à l’Opéra des Nations de Genève, après avoir été étrennée au Lyric Opera de Chicago en 2015 – a été reçue comme un coup de poing par le public genevois qui a très bien réagi (en répondant plutôt présent, ce qui n’était pas gagné d’avance...). Il est vrai que la force de ce chef-d’œuvre musical d’Alban Berg (ainsi que le texte de Georg Büchner) est telle qu’il résiste à tout, à l’instar de Don Giovanni de Mozart. Mais lorsque l’intelligence et l’oreille du spectateur sont sollicitées dans le même sens, sa puissance émotionnelle en est redoublée. C’est ce qui s’est passé dans la capitale de la Suisse Romande, où l’accord le plus profond a régné entre la fosse et le plateau. D’abord, le metteur en scène a décidé de ne point interrompre la marche du destin par un entracte. C’est que le découpage, digne d’un scénario, impose déjà à l’action un rythme haché. Elle se résume ainsi en une succession de flashs sur les épisodes les plus douloureux des protagonistes. En à peine plus d’une heure, tout est dit.

Le décor (unique) imaginé par Vicki Mortimer (qui signe également les costumes) est essentiellement constitué d’un immense Monument aux morts en forme d’obélisque, à la base duquel s’affichent les noms de centaines de soldats tombés pendant la première guerre mondiale (l’action est située peu après son issue). Devant lui, un immense rideau qui court sur toute la longueur du plateau est sans cesse tiré ou ouvert, permettant le passage d’une scène à l’autre sans cassure. Les différentes saynètes montrent un univers précaire plein de désespérance où sourdent une intense violence, une solitude désolée et une profonde angoisse. Quelques images fortes impriment la rétine et/ou glacent les sangs : Wozzeck traité comme un rat de laboratoire et scruté par le Docteur à travers un immense loupe grossissante avant de le forcer à avaler une substance peu ragoûtante afin de le faire vomir dans un seau pour en examiner ensuite le contenu, mais aussi quand il tire une carriole à l’acte I, harnaché comme une bête de somme, action que l’enfant réitère mécaniquement, juste avant le baisser du rideau, innocente victime d’un atavisme aussi impitoyable qu’inexorable...

Le baryton londonien Mark Stone campe le rôle-titre de touchante façon, tel un homme anéanti par les coups du sort, un homme fondamentalement bon, mais poussé par les circonstances à tuer la seule personne qu’il aime. La mezzo américaine Jennifer Larmore, Marie convaincante, chante avec sensibilité et puissance, en particulier dans les scènes de la berceuse et de la lecture de la bible. Son compatriote Charles Workman est un Tambour-major parfaitement sadique et brutal, au chant aussi généreux que contrôlé. Avec son timbre clair et sa déclamation névrotique, Stephan Rügamer campe un Capitaine d’exception, aux côtés du Docteur de Tom Fox, d’une insensibilité à donner le frisson. De leurs côtés, Dana Beth Miller campe une fort plausible Margret, Tanzel Akzeybek un pathétique Andres, tandis que Fabrice Farina fait une apparition réussie en Fou. Enfin, très bien préparé par Alan Woodbrige, le Chœur du Grand-Théâtre de Genève se surpasse dans la scène de la taverne.

Mais le vrai miracle de la soirée a lieu dans la fosse, et c’est bien l’orchestre qui entame le déroulement du spectacle, en l’espèce l’Orchestre de la Suisse Romande, que nous ne quitterons plus jusqu’à la dernière note, sous l’extraordinaire battue du chef suisse Stefan Blunier.  La musique – dont ils assurent l’un et l’autre l’avènement, si l’on ose dire, indépendamment des voix et des personnages –, on croyait la connaître. Mais soudain, ce soir, l’on découvre, d’un point de vue orchestral, une œuvre nouvelle, insoupçonnée jusqu’ici : une sorte de sonorité soyeuse, quoique pleine de violence, qui s’empare de vous pour ne plus vous quitter, au point que les fameux Interludes ne se détachent plus de la même manière par rapport au déroulement général de l’opéra. Le cataclysme sonore est au rendez-vous, mais il est longuement, admirablement tissé par les mailles de pupitres qui semblent frappés d’ubiquité, tant les sons en sont multiples : une savante organisation que le chef noue et dénoue à la surprise de tous.

Nous le répétons, un Wozzeck choc !

Emmanuel Andrieu

Wozzeck d’Alban Berg à l’Opéra des Nations de Genève, jusqu’au 14 mars 2017

Crédit photographique © Carole Parodi

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