Un Eugène Onéguine "révolutionnaire" à l'Opéra Royal de Wallonie

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Cela faisait 25 ans qu’Eugène Onéguine n’avait plus été donné à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, et c’est à la maestra Speranza Scappucci que l’on doit le retour du chef d’œuvre de Tchaïkovski dans la maison belge. En coproduction avec l’Opéra de Lausanne, et dans une régie de son directeur général Eric Vigié, la production nous transporte pendant les heures sombres de la révolution bolchevique. La première partie se situe avant 1917, dans une magnifique scénographie (du fidèle Gary McCann) qui figure d’abord un beau jardin, puis la maison de Mme Larina surmontée par un superbe bulbe de quelque église orthodoxe (photo). Pendant le finale du I, Onéguine vêtu en habit militaire offre un petit livre rouge à Tatiana, une scène qui laisse augurer de ce qui va suivre. Au II, on retrouve le même bulbe saccagé et calciné, jonché au sol. Onéguine est devenu un des dignitaires du parti, tandis que Lensky tente de prendre fait et cause pour la noblesse : il en paiera de sa vie. Retour du bâton au III, devenu lui-même un peu trop encombrant, Onéguine sera embarqué par la police politique à l’instigation de Grémine... pour un sort que l'on imagine identique à celui de son ancien ami. Si le changement de paradigme fonctionne, et s’avère même intéressant, il faudra bien avouer que cela se fait souvent au détriment de l’émotion, les personnages n’étant plus victimes de leurs affects mais de la grande Histoire…

Même si sa doublure est loin de démériter, avouons notre grand regret de la défection de dernière minute de l’extraordinaire soprano arménienne Ruzan Mantashyan dans le rôle de Tatiana. Mais reconnaissons aussitôt que sa remplaçante, la soprano russe Natalia Tanasii, s’avère être une bonne surprise : la voix est bien celle d’une jeune fille qui se contrôle, avec des aigus moelleux, un médium superbement étale, et un registre grave percutant. Dans le fameux air de la lettre, le chant s’épanouit et se déploie avec une fermeté soyeuse. À ses côtés, Vasily Ladyuk n’est pas moins impressionnant : on admire la souplesse du timbre, tandis que les registres s’interpénètrent sans aucune rupture, et que les notes les plus exposées, comme dans sa toute dernière intervention, ont tout l’éclat requis. Dans le rôle de Lensky, le ténor russe Alexey Dolgov possède une voix au grain brillant, et le célèbre air « Kuda, Kuda… » n’a rien ici d’une plainte morbide : chanté sur le fil du souffle, il semble exhaler la tristesse résignée de quelqu’un qui sent sa dernière heure venue.
Par la présence, et même l’usure qu’autorise l’emploi, la Filipievna de Margarita Nekrasova peut faire illusion, mais il n’en va pas de même de la Larina de Zoryana Kushpler, avec un timbre rêche et aux sonorités métalliques. Déception aussi pour le Monsieur Triquet de Thomas Morris qui chevrote vocalement son personnage, qu’il réussit cependant à bien dessiner scéniquement. Avec un superbe mezzo et l’assurance d’une brillante actrice, la russe Maria Barakova campe en revanche une très belle Olga, qui confère à son arioso du I un relief inhabituel. Last but not least, le Grémine de la basse russe Ildar Abdrazakov est un luxe inouï que s’offre la production : son magnifique grain de contrebasse enveloppe son grand air du III avec un authentique legato de violoncelle, qu’il reprend ensuite pianissimo, dans un murmure qui lui vaut, à son issue, des vivats délirants de la part d'un public chauffé à blanc.

À la tête d’un Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège en état de grâce et d'un chœur maison d’une parfaite homogénéité, la cheffe italienne Speranza Scappucci (qui vient juste de recevoir le Prix De Sanctis Europa, et dont on apprenait le lendemain qu’elle devait se retirer de la prochaine production de l’ORW suite à une prochaine opération d’un kyste à la gorge…) insuffle à la partition du maître russe le rythme, la tension, la transparence et les couleurs qu’elle exige.

Emmanuel Andrieu

Eugène Onéguine de Piotr Illitch Tchaïkovski à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège (octobre 2021)

Crédit photographique © Jonathan Berger

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