Street Scene de Kurt Weill enthousiasme le public monégasque

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Inspiré d’une pièce d’Elmer Rice, Street Scene est un opéra composé par Kurt Weill en 1947, aux Etats-Unis. Dans un immeuble new-yorkais, il met en scène la tragique histoire d’amour d’Anna Maurrant, femme d’âge moyen prisonnière d’un mariage malheureux qui entretient une liaison avec le laitier. Un jour, le mari, averti par les commérages des voisins, surprend les amants et les tue, avant d’aller en prison. Restée seule, leur fille Rose prend en charge son petit frère, tandis que les habitants de l’immeuble continuent leur vie ordinaire comme si rien ne s’était passé… La musique synthétise les influences les plus hétérogènes : rythmes incisifs de jazz, effusions opératiques quasi pucciniennes et répliques goguenardes propres au cabaret émaillent ainsi ce prodigieux kaléidoscope compositionnel.

Dans cette production signée par John Fulljames – importée du Teatro Real et reprise à l’Opéra de Monte-Carlo –, la grande soprano américaine Patricia Racette se montre absolument idéale en Anna Maurrant, évoluant avec une aisance exceptionnelle dans le style musical de Kurt Weill, très imprégnée de l’influence de Broadway. On connaît les dons d’actrice de la chanteuse (que l’on a beaucoup entendue dans tous les grands rôles pucciniens à la fin des années 90 et au début des années 2000), et donc sa capacité à traduire les moindres facettes psychologiques des personnages les plus complexes. Ici, elle trouve en plus une écriture qui convient parfaitement à ses moyens actuels, notamment lors de ses deux grands soli : le glorieux « Somehow i never could believe » et le tendre « Somebody’s going to be so handsome ». A ses côtés, Mary Bevan campe une fraîche Rose Maurrant. Son mari violent est solidement incarné par le baryton brésilien Paulo Szot, dont la voix puissante et profonde ajoute au relief rugueux du personnage. Le ténor madrilène Joel Prieto (Sam Kaplan) chante avec beaucoup de style et de facilité dans l’émission, tandis que le baryton Richard Burkhard s’avère excellent en Harry Easter, le vieil homme qui a envie de faire de Rose sa maîtresse. Les quelque trente personnages qui évoluent sont trop nombreux pour tous les citer, mais tous font preuve d’un très grand professionnalisme, à l’instar du Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo – et du Chœur d’enfants de l’Académie de musique Rainier III – qui brillent dans les parties qui leur sont confiées.

En fosse, remplaçant Lawrence Foster annoncé souffrant, le jeune chef d’orchestre britannique Lee Reynolds se démène comme un diable pour diriger avec efficacité et vivacité cette vibrante musique. Enfin, dans un style évoquant avec réalisme le New-York des années 30, John Fulljames met en scène avec une rare efficacité et un admirable souci du détail la vie quotidienne de cet immeuble soudain frappé par la tragédie, en évitant tout temps mort. 

Quelques jours plus tard, nous avons eu la chance d’assister à un récital de Patricia Racette, toujours dans le fabuleux écrin de la Salle Garnier, intitulé « Diva on detour », du nom du disque consacré à la musique de cabaret qu’elle a enregistré avec son fidèle complice pianiste Craig Terry. A l’entendre délivrer ces Songs de Frank Sinatra, Judy Garland et autre Ira Gershwin avec une si grande ferveur, le lien n’est pas compliqué à faire avec l’univers puccinien où elle a brillé si longtemps sur les plus grandes scènes de la planète. Avec sa voix sombre et rugueuse à la fois, elle fait notamment un sort au répertoire d’Edith Piaf, qu’elle délivre dans un français par ailleurs parfait, car elle n’oublie pas de rappeler (dans une des longues digressions dont elle émaille la soirée en véritable performeuse qu’elle est...) que ses ancêtres avaient débarqué au Québec en provenance de Rouen au XVIIIème siècle, avant que des descendants traversent la frontière pour goûter à l’American dream.
Tout au long de la soirée, il est plus que clair que Madame Racette est heureuse de « détourner » son répertoire habituel, pour le plus grand bonheur d’un public monégasque qui lui fait une véritable fête après qu’elle ait repris, en guise de bis, le « Mon dieu » de Piaf. Une immense artiste !

Emmanuel Andrieu

Street Scene de Kurt Weill à l'Opéra de Monte-Carlo (février 2020)

Crédit photographique (c) Alain Hanel
 

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